mercredi 7 janvier 2015

Roman-lipogramme



"Là où nous vivions jadis,
il n’y avait ni autos, ni taxis, ni autobus :
nous allions parfois, mon cousin m’accompagnait,
 voir Linda qui habitait dans un canton voisin.
Mais, n’ayant pas d’autos,
 il nous fallait courir tout au long du parcours ;
sinon nous arrivions trop tard : Linda avait disparu.
Un jour vint pourtant où Linda partit pour toujours.
Nous aurions dû la bannir à jamais ;
mais voilà, nous l’aimions.
Nous aimions tant son parfum, son air rayonnant,
son blouson, son pantalon brun trop long ;
nous aimions tout.
Mais voilà tout finit :
trois ans plus tard, Linda mourut ;
nous l’avions appris par hasard, un soir,
au cours d’un lunch."
(...)
.
"Anton Voyl n'arrivait pas à dormir. Il alluma.
 Son Jaz marquait minuit vingt. 
Il poussa un profond soupir, s'assit dans son lit, 
s'appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l'ouvrit,
 il lut; mais il n'y saisissait qu'un imbroglio confus,
 il butait à tout instant sur un mot 
dont il ignorait la signification.
Il abandonna son roman sur son lit. 
Il alla à son lavabo; il mouilla un gant
 qu'il passa sur son front, sur son cou.
Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. 
Il ouvrit son vasistas, scruta la nuit." 
.

Extraits de  "La disparition"
.


Dans ce roman pas comme les autres,
l'auteur s'est donné comme contrainte
de ne jamais utiliser la cinquième lettre de l'alphabet,
la plus courante de toutes !
Il tient ce pari incroyable sur...312 pages.

A priori, cela pourrait apparaître
comme un pur exercice formel,
une prouesse linguistique gratuite,
dénuée de sens...

Mais quand on sait combien l'absence et le manque
étaient présents dans sa vie personnelle...
on comprend que dans cette contrainte un peu "folle"
se cache quelque chose de plus profond...
une autre disparition.

Perec a en effet perdu ses deux parents
pendant la seconde guerre mondiale :
son père est mort au combat,
sa mère a été déportée à Auschwitz...

Agé d'à peine sept ans, il a alors été confronté
à la douloureuse nécessité...
de vivre sans eux
(sans "e")
.
La Licorne
.

4 commentaires:

  1. Magnifique performance que celle de Georges Perec !
    Je n'arrive pas à imaginer la somme de travail qu'il a dû fournir pour écrire plus de 300 pages comme cela. La douleur de la perte de ses parents a sans doute été un formidable moteur...
    Hommage à eux !

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  2. cela n'a pas dû être évident d'écrire ce roman sans cette lettre

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  3. Bobin résume cela très bien, en disant qu'on ne connait jamais mieux une chose que par son manque.....
    Perec, avec ce livre, s'est démontré à lui-même comme il était difficile d'écrire sa vie sans "eux"... mais il est allé au bout de son roman.. Sans "e".. et le livre est, malgré tout, resté fluide et sensé. La disparition de ce "e" dans sa propre vie n'a pas sauté aux y"eux" de grand-monde.. "Chacun a sa blessure et son trésor au même endroit"...... Oui.

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