lundi 7 août 2017

Les nouvelles du jour

(chez Laurence Delis)

Août.
Il fait chaud. J'ai installé ma chaise longue au milieu du jardin, à l'ombre du grand tilleul. Mes yeux parcourent le journal du matin en attendant que mon thé finisse d'infuser.
Trois minutes. Je tiens trois minutes et puis, je relève la tête.
Quelques nuages d'un blanc pur se poussent en un joli ballet. Un oiseau envoie ses trilles et un autre lui répond. Inlassablement. Et, à quelques mètres de là, les pommes du vieux pommier commencent à prendre de jolies couleurs...
La journée promet d'être belle. Le vent est doux.
Alors, sous le coup d'une impulsion, je vais chercher une feuille blanche, un feutre noir et je commence :

Messieurs les journalistes,

Je m'appelle Sylvie. Je ne fais pas partie, habituellement, des gens qui inondent le courrier des lecteurs. Je suis une anonyme, une provinciale qui vit à la campagne, dans un petit village... et je suis abonnée, comme beaucoup, à votre publication.
Mais voilà, aujourd'hui, j'ai ressenti le besoin de vous écrire.
Ce que j'ai à vous dire ne concerne pas un article particulier...Je ne réagirai pas, avec véhémence à l'un ou l'autre de vos propos. Je n'ai pas de grief contre telle ou telle décision prise dernièrement et je n'ai rien à dire sur les dernières élections locales.

Non. Rien de tout cela. Mais, ce matin, tout simplement, je me suis levée, j'ai lu les gros titres (oui, juste les titres) et je me suis dit : "Mais, ma fille, qu'est-ce que tu fais ?".
Hier, tu as fait les courses (à vélo), tu as veillé à choisir le meilleur pain (complet), le meilleur miel (local), le meilleur thé (vert), tu as acheté un kilo de mirabelles bio et des légumes tout frais cueillis...
Tu as pris bien soin de donner à ton corps les meilleurs aliments . Tu as pris bien soin de ne pas ajouter au désastre écologique...Tu avais l'impression d'avoir fait le maximum. Et puis, voilà, que, ce matin, tu te prends en flagrant délit de "n'importe quoi"...

Tu es en vacances, tu as l'esprit libre et le cœur léger...et puis que fais-tu ? Ce que tu fais pour ton corps, tu ne le fais pas pour ton esprit...Tu n'y penses pas...
Et qu'est-ce qu'il a à se mettre sous la dent, ce matin, ton esprit tout juste éveillé ?
Trois meurtres, un attentat, un incendie criminel, un viol, quatre cambriolages, deux suicides et un procès à scandale et à rebondissement déterré pour la Nième fois...
Je n'invente rien, j'ai les titres sous les yeux.
Eh bien, je vous annonce une chose, messieurs les journalistes : c'est fini ! A partir d'aujourd'hui, je ne "mange" plus de ce pain-là. Je ne me nourris plus de toute la noirceur humaine. Je n'en ai plus le goût. Je n'en ai plus du tout l'intention.

Parce que la vie est courte et qu'il y a mieux à faire. Parce que la vie, ce n'est pas ça. Ce n'est pas ce bourbier, ce chaos glauque et nauséabond que vous nous jetez à la face chaque jour, avec une insistance suspecte. Parce que, depuis cinquante ans que je vis, j'ai croisé, avant tout, voyez-vous, des gens "bien". Des gens qui ont la bonté chevillée au cœur et qui, face à la montagne de difficultés qui leur tombe dessus, font des "miracles". Oui, des miracles.

Racontez , racontez tous les miracles qu'il y a eu ici.
Racontez comment Michel, amputé d'un bras, a repris son travail en réapprenant patiemment à écrire de la main gauche,  racontez comment Paulette , soixante-quinze ans, s'occupe de ses trois petits-enfants après que leur mère soit décédée dans un accident de voiture, racontez comment Denis, devenu  père célibataire, n'a, du jour au lendemain, plus touché à une goutte d'alcool, racontez comment Gabriel, au chômage, rend service -gratuitement-  à tous ses voisins, et comment la petite Fanny, atteinte d'une maladie chronique, a quand même réussi brillamment son bac..
..
Racontez comment, malgré le réchauffement climatique, les arbres continuent de pousser et les fleurs de fleurir, comment, malgré les épidémies et les maladies , les gens continuent de vivre, et comment , malgré les restrictions budgétaires , les travailleurs continuent de travailler...
Racontez ces miracles, ce dévouement et ce courage...et vous contribuerez, au moins un peu, à ce que le monde aille mieux...

Parce que, voyez-vous, nous avons besoin de nous nourrir d'Espoir et que c'est la seule nourriture dont on ne puisse se passer. Nous avons besoin de "belles choses" pour alimenter notre esprit et lui donner des forces.

Réfléchissez deux minutes à ce que vous mettez dans nos "gamelles neuronales" chaque jour...réfléchissez à toute cette négativité que vous répandez...réfléchissez à cette " pollution mentale" qui nous détruit, bien plus sûrement et bien plus sournoisement que l'autre,  à cette "boue médiatique" qui recouvre tout...et qui empêche la joie et la douceur de lancer leurs petites pousses verdoyantes.
Réfléchissez-y.
Sérieusement.

Moi, je vais prendre mon journal et le garder pour allumer mon feu, cet automne, et puis, un soir de novembre, quand je verrai les flammes joyeuses s'élancer dans la cheminée, je penserai à tous ces faits divers que je n'ai pas lus...à toutes ces noirceurs que je n'ai pas sues et je me dirai que, globalement et pour un moment encore, "la vie est belle"...

Une ex-lectrice



10 commentaires:

  1. Savoir regarder le beau plutôt que le laid... Oui, ça change le regard et transforme bien des choses. Merci pour ta belle participation.

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    1. Changer le ragard...et pis surtout ne pas se repaître de négatif...
      Merci à toi pour ton beau "sujet" !...qui incitait au positif !

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  2. Que voilà du dynamisme et dans ce texte et dans cet élan vers l'agenda ironique. Bravo La licorne, et son coup de corne dans les valseuses d'un quotidien morose !

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    1. Merci, Anne...faut envoyer "valser" parfois...;-))

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  3. Merci pour cette belle leçon de sagesse, et cet appel à l'optimisme ...
    Les journaux ne font jamais de scoop sur les trains qui arrivent à l'heure. Serait-ce parce que l'on attend, inconsciemment peut-être on le demande, du grave et du lourd ? ...

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    1. Oui, bien sûr, ils répondent en partie à notre demande...
      Nous souhaitons des nouvelles "spectaculaires"...pas du banal...mais il y a aussi du "spectaculaire" positif ! (les "miracles" dont on pourrait parler...un peu plus)

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  4. Bonjour,
    Excellent texte.Il est vrai que la noirceur du monde rapporte et le bonheur pas un seul kopeck.
    Max-Louis

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    1. Il est vrai aussi que toute cette noirceur déversée à longueur de temps finit par nous atteindre plus que nous ne l'imaginons...
      Merci de votre passage ici, Max-Louis !

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  5. Super! Vif et vrai! En voilà une idée: créer un journal pour les belles choses du monde avec une rubrique non plus des chiens écrasés mais des miracles croisés etc...

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  6. Tu as raison...L'espoir est bien la seule nourriture dont nous ne pouvons nous passer!
    Très beau coup de gueule

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