dimanche 21 janvier 2018

JEU 32 : Tant pis si vous n'y croyez pas

 
 

Si vous trouvez ce carnet – et si vous lisez ces mots, c’est que vous l’avez trouvé – essayez de prêter attention aux trois conseils de la première page.  S’il m’arrive ce qui va probablement arriver (en fait, ça a dû m’arriver puisque maintenant c’est vous qui tenez le carnet), peut-être ce récit sauvera-t-il d’autres lecteurs. Mais je me rends compte que j’adopte un ton un peu mélodramatique. Recommençons plutôt au début.

Je l’ai trouvé là, posé sur la banquette en moleskine rouge bordeaux du café. Mise à part la patronne qui rougonnait près du percolateur en vidant inlassablement ses carafes dans l’évier, il n’y avait personne d’autre que moi. Curieux de tout et sans penser à mal, je l’ai pris et je l’ai ouvert : sur la première page était dessinée une étoile bleue. Les autres pages, que j’ai d’abord cru encrées d’une curieuse palette de teintes indécises, étaient couvertes d’une pagaille de pattes de mouche en folie : gribouillis ou écriture codée ? Évidemment, à partir de là c’était être réglé comme du papier à musique : il fallait que j’en cherche la clef. Je ne pouvais tout de même pas rester là-devant comme une pintade devant un portrait d’Arthur Rimbaud.
Autant l’avouer, c’est vite devenu un peu obsessionnel : je l’ai promené avec moi au parc, au pied des statues indifférentes. Je l’ai compulsé jusque dans ma salle de bain. Renoncer ? Non, même si je commençais à me dire que je trouverais la solution quand les poules auront des dents…
Et puis un beau jour, les pattes de mouche se sont mises à former des signes et j’ai soudain pu lire la première ligne, puis la seconde. J’avais décroché la lune !

La première ligne conseillait ceci :
Si j’étais toi, je ne me lirais pas.
 
La deuxième donnait un second avis :
Si j’étais toi, je ne m’écrirais pas.
 
La troisième ? Elle dit cela :
Si j’étais toi, je ne me dirais pas.
 
Là, je me suis murmuré :
Si j’étais toi… tais-toi.
 
Puis j’ai replongé les yeux sur la page : les signes, d’abord pâte de gribouillis informes, s’alignaient à mesure, s’organisaient devant mes yeux. ils formaient un long fil sans fin apparente, égrenant des histoires de vies sans histoire mais diablement vivantes. Au long de la lecture, des noms s’inscrivaient : Marie, Emmanuel…
Et puis, voulant vérifier un mot lu trop distraitement, je suis revenu une page en arrière ; las, le texte avait disparu, refondu en une pâte grise… alors j’ai pris mon crayon et j’ai commencé à recopier ce que je lisais, ligne à ligne. Pour me faciliter la tâche, j’ai lu à haute voix, comme pour me faire une dictée.
Quelques pages plus loin, je me suis dit que si ces vies inconnues étaient écrites ici, pourquoi ne pas y ajouter la mienne ? Qu’est-ce qu’elle avait de moins ou de plus que les leurs ? Alors, entre les péripéties de leurs petites aventures quotidiennes, j’ai intercalé mes propres faits et gestes.

A force de lire et d’écrire, je me sentais tout léger, euphorique, comme si je m’imprégnais de la vie des vies que je lisais. Et qu’en même temps, ma propre vie glissait vers le carnet, donnant vie aux vies écrites.  Alors, j’ai compris, comme on accepte une évidence longtemps cachée, que les lignes et les signes avalaient ma petite vie sans histoire. Que si je continuais, comme Sasha, Max et les autres avant moi, mon existence se dissoudrait dans l’écriture, qu’au bout du conte l’histoire me digérerait.

Mais comment en avoir le cœur net, sinon en continuant la lecture ? J’écrivais et je lisais encore et toujours. Les noms et les petits événements se succédaient toujours et encore. Comme soulagé de moi-même, plus j’avançais dans le carnet moins la menace m’inquiétait ; tout cela me paraissait banal et anodin : lovées dessous la couverture, les pages ouateuses m’accueillaient mieux que le monde. Pas la peine de jouer la Blanchette devant le loup à attendre l’aube : le carnet était un refuge douillet où je vivrais toujours, à condition – parce qu’il faut toujours qu’il y ait une condition pour tout compromettre, tout gâcher – à condition qu’un autre prenne un jour son tour de lecture.

Ce que je suis devenu, vous devez vous en douter : c’est vous qui avez le carnet, maintenant. Et puisque vous lisez ces lignes, il est clair que vous avez dédaigné les trois conseils, vous aussi.


 

2 commentaires:

  1. Du travail de virtuose...tout en finesse...

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  2. Merci Licorne ! le vrai boulot qu'il faut saluer, c'est de proposer des "contraintes" et des défis d'écriture chaque mois. Ensuite, écrire avec ces cadres, c'est toujours amusant :)

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