vendredi 20 juillet 2018

JEU 37 : Un jour de printemps de 1950



 


21 mars 1950 - Châlons-sur-Marne

Je l'attendais depuis si longtemps, ce début de printemps !
Il a pourtant bien mal commencé : en marchant sur le chemin du collège, je n'ai pu résister à l'envie de me balancer à la branche du gros arbre sur la place et j'ai déchiré ma blouse grise. J'imagine la tête de ma mère ce soir : elle va piquer une crise ! Je sais déjà ce qu'elle va dire : " Et comment allons-nous t'en acheter une neuve ? Tu crois que l'argent se trouve sous le sabot d'un cheval ?  Tu as pensé à tes frères et sœurs ? Tu n'es pas tout seul... "
Toujours la même rengaine...Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui dire pour la calmer ? Que je répétais pour le concours de gymnastique ? Je sens qu'elle ne va pas le croire ! Elle sait que le sport ne m'intéresse pas, que je ne vis que pour le dessin...
L'autre jour, le prof de maths a confisqué un de mes griffonnages : il se trouve que  l'avais joliment croqué avec ses pantalons trop courts et sa moustache ridicule. J'étais assez fier de moi, mais, évidemment, ça ne lui  pas plu...pas plu du tout. Il m'a refilé cent lignes.
Les cent lignes, c'est rien...ce qui m'a fait mal, ce sont les moqueries des autres...ils ne ratent pas une occasion de m'humilier...surtout depuis que ma mère m'a fait une "coupe au bol" et m'a affublé d'une paire de lunettes rondes comme la lune.
...ça tombe bien, d'ailleurs, j'y suis souvent, dans la lune...et c'est le seul endroit où je suis bien. Je m'extrais du brouhaha de la cour, je décroche du discours monocorde des professeurs, je me mets en retrait et je regarde. J'observe mes semblables...leurs travers, leurs défauts, leurs manies...c'est passionnant. Un jour, j'en ferai quelque chose : un tableau, une bande dessinée...ou un roman. Je ne sais pas.
Bon, c'est pas tout...faut que je retourne en cours, maintenant. J'ai latin avec Monsieur Borgnolle...ce n'est pas que ça me réjouisse...mais au cours de latin, y'a la fille du proviseur...qu'a de grands yeux bleus...
Alors c'est pas grave si Borgnolle me hurle dessus et pousse son cri habituel : "Monsieur Cabut, si vous continuez ainsi, vous ne ferez rien dans la vie...! "
Il peut crier...je regarde deux yeux couleur de paradis....et je ne l'entends plus.

La Licorne




 

1 commentaire:

  1. Léger plein d'humour, jusque les dernières lignes ... Merci.

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