Julie, intermittente du spectacle, est au chômage depuis plus d'un an. Le groupe de spectacle vivant dont elle faisait partie s'étant disloqué, elle a fini par se résigner à faire des ménages à droite et à gauche afin de boucler les fins de mois.
Avec une amie, elle vient juste de monter une petite boîte qui s'appelle "Différence propre".
Et ce vendredi, elle se rend, comme chaque jour, chez les De Vigny, pour entretenir le linge et la maison.
Mais en cette fin d'après-midi, elle est seule. Le couple sort.
Concert des Rolling Stones, au Stade de France, lui ont-ils dit, avant de lui laisser les clés.
Ah, les veinards, pense-t-elle...je rêverais d'y être.
Elle parcourt rapidement la pièce du regard : elle voit la montagne de vaisselle entassée dans l'évier...les fenêtres sales, l'énorme pile de linge et, avant même de s'y mettre, se sent déjà découragée. Par quoi commencer ? Elle hésite un instant.
Puis, machinalement, elle commence par remplir la gamelle du chat...qui, affamé, se précipite à toute vitesse sur les croquettes. Juste à côté, perché au sommet de sa cage, le cacatoès, surpris, se met à pousser une série de cris stridents...et répétitifs.
- C'est qu'il a du rythme, l'oiseau...pense Julie.
Elle lui jette une poignée de cacahuètes pour le calmer puis va chercher la planche à repasser dans la pièce du fond. Quand elle revient, le petit perroquet se remet à crier :« ah-yai-yah , ah-yai-yah, ah-yai-yah"...
Pour rire, Julie s'assied alors sur une chaise et se met à plaquer quelques accords imaginaires, comme du temps où elle pratiquait l'"air guitar" avec ses amis. Et sur le rythme donné par le cacatoès, elle entame une chanson endiablée...en anglais.
Quand elle rouvre les yeux, deux minutes plus tard, elle croise le regard courroucé de Madame de Vigny, debout dans l'entrée.
- Eh bien, je vois que vous êtes en plein travail, ma chère. Mick Jagger étant aphone, le concert a été annulé à la dernière minute. Nous étions très déçus, mais finalement, cet incident est salutaire : il nous aura permis de voir votre sérieux et votre application à la tâche. Désolée, mais vous allez devoir me rendre votre tablier... enfin, si vous en avez un, ce dont je doute fort. Charles, tu es de mon avis, n'est-ce pas ? Nous ne pouvons pas garder Mademoiselle à notre service ?
Charles, qui vient d'entrer à son tour, opine doucement du chef. Son épouse a certainement raison. Surtout quand il s'agit de ménage, un sujet dont il préfère ne pas se mêler.
Julie attrape son manteau et sort sans un mot. Que pourrait-elle dire ? Elle connaît les exigences de ses employeurs et peut comprendre que son attitude "rock'n roll" soit problématique pour eux. Elle n'a pas de chance, voilà tout. D'ailleurs, on est un vendredi treize...tout s'explique.
Arrivée chez elle, elle ouvre son ordinateur et consulte son blog d'écriture : elle lit quelques textes...qui la font sourire et lui font oublier un peu ses déboires.
" Cacoëthes musicae" aurait dit mon prof de latin, qui était aussi...prof de guitare. Ah, ce fichu désir irrépressible de musique...il m'a déjà joué bien des tours. "
Puis elle avale une petite soupe et va se coucher tôt. Pas question de ruminer ou de se morfondre. Demain est un autre jour...
Le lendemain, vers midi, son téléphone sonne. C'est Pierre, l'un de ses anciens compagnons de troupe, reconverti dans les comédies musicales. Il lui demande si elle est libre dans les prochains jours.
- Ah oui, tout à fait libre, répond-elle.
- Super ! J'ai une proposition à te faire : l'une de nos comédiennes vient de tomber malade et nous cherchons quelqu'un pour la remplacer. Il faut savoir chanter, bien sûr...ça te dirait ?
- Si ça me dit ? En toute sincérité, je n'attends que ça ! Merci ! Merci !
- Ravi de voir que ton enthousiasme est intact ! Et tant qu'on y est, j'ai aussi une deuxième demande...tu es dispo, ce soir ? On pourrait manger ensemble, tu sais, dans ce petit resto qu'on aimait tant...
Julie, tout en jubilant intérieurement, se souvient alors que, par une étrange ironie du calendrier, ce mois-ci, le vendredi treize tombe la veille de...la Saint-Valentin !
Incroyable ! Un timing parfait !
Bon, je vous épargne les détails, mais l'histoire se termine bien, très bien même.
Si bien que le dimanche, Julie, reconnaissante, et encore "sur un nuage" décide de lancer un nouveau jeu sur son blog. Vous le connaissez bien : ça s'appelle l'"Agenda ironique"...
Et voilà : aujourd'hui, douze ans plus tard, Pierre et Julie promènent leur amour et leur talent de salle de spectacle en salle de spectacle...tandis que le jeu, lui aussi itinérant, caracole toujours de blog en blog...pour notre plus grand plaisir.
Dans la grotte, l’ordre des choses était simple, et c’est la science qui le dit. Enfin, c’est surtout un monsieur qui l’a dit. Mais il portait une barbe considérable et parlait en montrant des graphiques. Nous n’avons donc aucune raison d’en douter.
L’homme partait à la chasse. La femme restait au foyer.
Une répartition des tâches plutôt élégante. Lui poursuivait le mammouth. Elle poursuivait les enfants, la poussière, les peaux mal rangées, les silex égarés et les assiettes en pierre que personne ne pensait jamais à rapporter près du feu.
Le système fonctionnait remarquablement. À une condition toutefois : que personne n’ait d’idées. Car les idées prennent du temps. Et pendant qu’on réfléchit, la vaisselle s’accumule.
Voilà un fait historique incontestable. C’est ainsi qu’apparurent les premières femmes de méninges. Une par période glaciaire. Deux lors des étés exceptionnellement doux.
Par exemple Grrhilda. Pendant que les chasseurs poursuivaient un mammouth depuis trois semaines dans la mauvaise vallée, Grrhilda s’amusait à tendre des tendons sur des os polis. Lorsqu’elle les pinça, cela produisit un son. Puis plusieurs. Puis une mélodie. Les anciens furent très inquiets. On se réunit immédiatement autour du feu pour déterminer qui était responsable. Personne ne songea à accuser la musique. On accusa naturellement Grrhilda.
« C’est fort joli, ma fille, lui expliqua le chef. Mais pendant que tu gratouilles tes machins, les peaux ne se plient pas toutes seules. » Le chef était un esprit méthodique. Les spécialistes s’accordent à lui attribuer également l’invention de cette autre formule, dont l’usage s’est perpétué jusqu’à nos jours : « Qui va faire le ménage ? » La postérité lui fut reconnaissante.
Elle attribua également au chef l’invention de l’instrument. Comme c’est souvent le cas, il n’avait ni conçu l’idée ni assisté à sa naissance, mais il occupait une fonction suffisamment importante pour figurer dans les archives.
Le phénomène se reproduisit pendant plusieurs millénaires. Une femme découvrait quelque chose. Puis un homme découvrait qu’il l’avait découvert. Hier encore, je croyais ces temps révolus. Puis j’ai vu cette photographie. Une femme. Une guitare. Une planche à repasser.
L’archéologie moderne hésite encore. S’agit-il d’une guitariste utilisant une planche à repasser ? Ou d’une ménagère ayant enfin trouvé quoi faire de sa planche à repasser pendant ses loisirs ? Les spécialistes se déchirent. Les plus prudents rappellent qu’à chaque fois qu’une femme se met à penser, la poussière revient. Les plus audacieux soulignent qu’à chaque fois qu’on lui demande d’arrêter, il se passe quelque chose d’intéressant.
La controverse aurait pu durer longtemps. Jusqu’à la découverte récente d’une étrange séquence dans l’ADN mitochondrial. GATAGAC. Certains linguistes y reconnaissent un ancien mot aztèque signifiant « ordre et ménage ». Mais certains soupçonnent qu’elle aurait été ajoutée plus tard par des préhistoriens masculins soucieux de remettre un peu d’ordre dans l’évolution.
Depuis, la communauté scientifique demeure divisée. Entre femme de ménage. Et femme de méninges.
Personnellement, je me garderai bien de trancher. D’abord parce que je n’ai aucune compétence en génétique. Et ensuite parce qu’il y a encore de la vaisselle dans l’évier.
Une poussière légère s’était déposée sur l’écran fendu. À côté, un casque de hoplite renversé reflétait encore un point rouge, minuscule, obstiné. Plus loin, le socle de la Muse portait l’empreinte d’une main restée trop longtemps immobile.
Chez nous, les dieux, tout n’était que perte et ténèbres.
Zeus demeurait assis parmi les éclats de lumière froide. Une vis d’armure roulée dans un coin semblait s’être desserrée toute seule. Sur l’écran, malgré la fissure, un profil restait ouvert.
Deux chevaux pâles galopaient dans la photo. Un cœur rouge brillait encore.
Zeus voulait moderniser l’éternité. Un peu moins de foudre. Un peu plus de charme. Il avait poli sa barbe, adouci sa biographie, remplacé « maître du ciel » par « amateur de longues promenades sous les constellations ».
La Muse avait levé les yeux au ciel.
Puis Hippolyte était apparu.
Puis un autre profil encore : cet hoplite au casque brillant, au sourire immortel, avec cette assurance tranquille des statues qui ignorent qu’elles sont en pierre.
La Muse avait laissé son téléphone à côté du sien. Un cœur rouge, un écran fendu, une vis tombée, la poussière revenue sur le marbre.
Zeus cherchait l’amour éternel ; sa Muse venait de balayer vers la gauche.
“- Brrr ! Ça caillou-bilou… On était mieux sur not’ caillou à nous, nom de Z’… – Ȋaou, Dimitrios ! Va pas nous attirer les foudres du Vieux. On est chez lui, tout d’ même ! – Mwof ! A c’t’heure, ça roupille sec, là-d’ssous. – Que tu crois, mon pélot. Mate un peu voir qui se pointe à la terrasse, là en bas. – Oἴmoi, Agápios ! Ce s’rait-y pô… ? – Que ouiche, ίattataί ! Not’ déesse en personne. – Êmarton, mon pélot. Ante ! On continue la ronde, hein ? – Amé !”
L’Æden était encore paisible, en ce petit matin succédant aux vastes agapes qui l’avait pourtant secoué, douze jours et douze nuits durant, pour célébrer le retour en grâce d’Athéna au palais d’Olympie. Il y aura fallu la victoire totale des Dieux sur les Géants, où le génie tactique, la ruse et la sagesse de la fille de Zeus ont prévalu sur la brutalité primale des assaillants.
Première à jouir de cette paix nouvelle, Athéna vint prendre le frais sur la terrasse dominant la mer quand, opportunément, un vent dissipa les nuées et lui permit d’apercevoir la main calleuse de la Grèce, agrippant les flots capricieux de la Méditerranée. Une bienveillante nostalgie dirigea les pensées de la déesse vers la cité d’Athènes qu’elle chérissait tant. En retour, l’attachement et la dévotion des habitants à son égard induisirent qu’on lui préférât désormais le nom d’Athéna à celui de Pallas.
Un lent soupir mélancolique s’échappa de la divine poitrine, formant une petite nuée devant l’ourlet charnu de ses lèvres. “Nous, les dieux, songea-t-elle, serons toujours liés, bon gré mal gré, au commun sort des mortels. Oἴ, οἴ…”
À main gauche, légèrement en retrait de son point de vue, Athéna vit, sur le chemin de ronde, Panayiotis, l’un de ses fidèles Dékadarques donner, d’un geste bref, l’ordre de relever la garde.
Un souffle marin, bien connu, soulevant sa crinière, lui caressa la nuque. « – Tout va bien, ma nièce ? – Tout coule, Pôpo’, tout coule*… – Oui. Et dessus, la vague. »
*Glossaire utilitaire* Πάντα ῥεῖ [Pánta rheî] : « Tout coule »; formule attribuée au philosophe Héraclite sur le caractère changeant du monde.
Expressions et Interjections helléniques : αμέ [amé] = Bien sûr ! Άντε ! [An’té !] = Allez ! / Vas-y ! ἥμαρτον [êmartonne] = mea culpa ἰαῦ [iaou] = hé, ho ἰατταταί [iattataï] = hélas οἴ [oï] = hélas, ouille οἴμοι [oïmoï] = pauvre de moi
Clin d’œil subliminal : Pôpo est ici employé en manière d’ultime jeu de mots… 1. à la fois comme diminutif (putatif) de Poséidon (le tonton) 2. Πω πω ! [Po po !] : marque l’étonnement, l’admiration ou la surprise face à une situation; et pas qu’en grec ancien, pour le coup.
Nous les dieux, nous avons tout essayé : lancer la foudre, déclencher les tempêtes, provoquer des passions, semer la zizanie. Mais les humains sont incorrigibles. Ils nous prient le matin, nous oublient à midi et nous accusent le soir de tous leurs malheurs.
Nous, les dieux, avons pourtant fait de notre mieux. Nous leur avons donné la beauté, l’intelligence, le rire… et même la liberté. Grave erreur ! Depuis, ils font n’importe quoi et réclament notre intervention dès que le ciel leur tombe sur la tête.
Alors, entre deux colères de Zeus et trois caprices d’Aphrodite, nous prenons une pause. Après tout, être immortel ne signifie pas être disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre !
Et si les humains savaient combien nous les envions parfois… Eux au moins ont une excuse pour leurs bêtises : ils ne sont pas des dieux !