Chère toi,
(Première parenthèse : les problèmes d'encre, ce fut le cauchemar absolu de mon CE1...
Et là, paf ! "pâté monstrueux"...sur la page quadrillée. Exactement le même que vous pouviez observer sur la couverture cartonnée du cahier, couverture qu'on avait trouvé bon, je n'ai jamais compris pourquoi, de consteller de taches en forme de nuages noirs.
Le voisin malicieux ricanait...tandis que vous vous décomposiez en pensant à ce qui allait suivre : lever le doigt, avouer sa faute ...et penaud(e), solliciter l'aide du maître pour pour faire disparaître l'araignée monstrueuse.
(Deuxième parenthèse : Ah...les odeurs, vous avez remarqué ? C'est ce qui reste, en général, quand tous les autres souvenirs ont disparu...Elles sont tenaces, les odeurs. Elles s'accrochent à la mémoire, fermement. Pendant des dizaines d'années. L'odeur de la colle d'amidon, par exemple. cette colle blanche en "petits pots" avec une minuscule spatule au centre qui servait à l'étaler. Vous vous en souvenez ? Vous retrouvez l'odeur ? Je suis sûre que oui. Rien à voir avec celle de la colle "Scotch"...beaucoup plus agressive, ni avec celle de la colle UHU, plus banale. C'était une délicieuse odeur d'amande...
Chaque "étiquette de lecture" sentait l'amande...c'est peut-être pour ça que les mots lus s'imprégnaient mieux dans notre petit cerveau des années soixante : on utilisait tous les sens ! J'ai la solution à l'illettrisme, les amis...Oubliez la méthode syllabique, la méthode globale...la méthode mixte...Ramenez la colle d'antan !)
J'ai bien peur que les carabistouilles du petit Jacques Gression, déchiqueteur de buvard, ne m'aient brouillé l'esprit.
Là, j'ouvre une troisième et dernière parenthèse...Si vous avez un peu trop d'air, je la refermerai tout de suite (ceci dit, en pleine canicule, je ne cours pas de grand risque).
(Le Jacquot en question n'était pas seulement un voisin de table redoutable, il était aussi la grande "star" de la récré. Il avait toujours dans le fond de ses poches le dernier "gadget" à la mode. Pâte à ballons, tacatac, kazoo, cartes Panini, billes énormes...rien ne manquait à sa panoplie. Il avait tout. Avant tout le monde. Cela rendait les autres garçons fous de jalousie... et les filles folles de lui. Quand il replaçait sa mèche sur son front, il s'en fallait de peu que la petite Sophie ne tourne de l'oeil.
Le futé faisait en sorte que ses parents taisent son secret...mais moi, je le connaissais, son secret de polichinelle. Son oncle tenait la station-service du quartier, juste à côté de chez moi, et le gentil tonton avait, en vitrine, un rayon "jeux et bonbons", très bien fourni, qui était dévalisé par son neveu dès que les nouveautés arrivaient.
C'était une cour immense. Avec une partie en herbe, dotée de grands arbres sous lesquels il faisait bon se réfugier en été. Et une deuxième partie goudronnée, peu entretenue, qui grâce à ses fentes et ses trous multiples, était le paradis des joueurs de billes.
Pour ma part, j'adorais jouer aux billes. Je partais le matin, avec mon petit sac de toile, plein de "pépites" : billes en terre (craquelées, abîmées), billes en verre (transparentes, veines de couleur) et le must du must, un ou deux "boulets" (très gros, couleur argentée). Chaque bille avait une "valeur" spécifique. Si je me souviens bien, une agate colorée valait dix billes en terre et un boulet dix agates.
Comme je ne me débrouillais pas trop mal à ce jeu, il m'arrivait de rentrer le soir avec un sac deux fois plus lourd que le matin. Jacques le savait. Et sur ce plan, il me respectait. M'enviait un peu, aussi, je crois. D'où les vengeances d'encrier.
De fait, j'aimais tous les jeux d'adresse : les jeux d'élastique, de corde à sauter...de marelle. J'étais particulièrement forte dans les jeux de jonglage. J'ai passé des heures à lancer deux, trois, quatre balles sur un mur, à les laisser rebondir et à les rattraper.
Bon, aujourd'hui, toi, la grande cour de mon enfance, tu as disparu. On a construit une nouvelle école. Plus grande, plus moderne. Les arbres ont été rasés. Plus d'odeur de tilleul. Ni de mélèze.
C'est une autre cour. Ce n'est plus vraiment toi. C'est une autre époque. D'autres enfants.
Mais dans le fond de mon coeur...il me semble que je suis toujours cette petite fille qui saute à cloche-pied sur une marelle de craie, cette petite fille qui craignait les mauvaises farces de son voisin de table et cette petite fille pour qui une journée réussie se mesurait au poids du sac de billes qu'elle rapportait le soir...
Consigne
Écrivez une lettre adressée à ce paysage disparu, une lettre comme on écrirait à un être cher, à un fantôme qui continue de murmurer malgré l’absence. Le paysage peut aussi répondre.
La première phrase de ce texte commencera par :
« J’ai cherché ton odeur dans les chemins neufs, mais elle s’est dissipée comme une fuite d’encre… »

