"L'argent ne fait pas le bonheur ? Rendez-le ! " disait Jules Renard.
Alors, un jour, on me l'a rendu.
Pas l'argent. Le bonheur.
Je l'ai ramassé. Je l'ai pris dans ma main.
Puis je l'ai écouté. Il était tout en pleurs.
"Qu'est-ce que tu as ? lui demandai-je, inquiète.
- Je suis triste. Je suis triste parce que je n'arrive pas à rester quelque part. On me fuit, on me jette, on me perd...Personne ne me garde bien longtemps. Je suis maudit !
- Mais les gens t'aiment, pourtant.
- Je ne sais pas s'ils m'aiment. Ils me cherchent, ils me veulent, ils me rêvent...mais quand je suis là, ils m'oublient ! Je deviens invisible.
- La nature humaine est ainsi faite, dis-je. On souhaite toujours ce qu'on n'a pas.
- Je sais, je sais...depuis le temps que je parcours la Terre en tout sens, je l'ai bien compris. Tiens, pendant un moment, j'ai vécu chez Ulysse. Tu connais Ulysse ?
- Tout le monde le connaît. C'est celui qui a fait un beau voyage ?
- Oui, celui-là même. Eh bien, pendant son périple, il lui est arrivé bien des malheurs. C'était très mouvementé. Beaucoup trop pour que je l'accompagne. Et ensuite, quand il est rentré à la maison, dans son petit village, Pénélope, aigrie par sa longue absence, lui a rendu la vie impossible.
- Ah bon ? Pourtant, Messire Du Bellay a magnifié la fin de sa vie dans un superbe poème.
- Oui, c'est bien ça le problème : on parle de moi sans savoir, on me projette dans des endroits où je n'ai jamais été...on écrit des vers de toute beauté, mais sans vérité. Et surtout, surtout, on m'envoie sans cesse dans le passé.
- Comment ça ?
- Eh bien, les gens ne me voient que de loin : ils me mêlent facilement à leurs souvenirs d'enfance, aux événements passés de leur vie, mais presque jamais à leur présent. C'est comme une presbytie de l'âme.
- C'est vrai. Je n'y avais jamais pensé. Mais tu as raison. Il est probable que la mémoire nous joue des tours. On méjuge le présent et on embellit ce qui a disparu...Moi, j'aime bien les vieilles pierres, les vieux souvenirs, les vieilles photos...ça m'attendrit.
- Voilà. Exactement. Tu me mets là où je n'ai pas habité. Et tu joues en permanence les Merlin l'enchanteur en repeignant les jours anciens d'un coup de baguette magique. Sur le moment, les "petites étoiles", les "étincelles de joie" que tu y vois aujourd'hui...ne brillaient pas tant que ça. Sur la photo de famille, la petite fille maigrelette pensait à ses devoirs non faits, sa mèche de travers et à ses disputes avec sa soeur...et, entre deux préoccupations, elle souriait sur commande, pendant cinq secondes. Toi, tu regardes ce grand sourire...et tu imagines que c'était la période la plus heureuse de sa vie.
- Je comprends. C'est une sorte de reconstruction. Une reconstruction qui me fait du bien et me console un instant. Mais dis-moi, petit bonheur, je me pose une question...Tu ne vas pas me dire, que toi... toi le bonheur...tu es malheureux ?
- Eh bien, je suis comme vous : je passe du rire aux larmes, de la satisfaction à la déception, de la joie la plus pure au désespoir...Chaque jour est différent. Chaque jour amène de nouveaux états d'âme.
- Et si c'était ça, le plus important ?
- Que veux-tu dire?
- Eh bien, que ce qui nous mène, c'est le fait que tout change à tout moment. Que toi, le bonheur, tu ne sois pas une conquête, une possession, un acquis...mais quelque chose qui va et qui vient..et qu'on est toujours honoré d'accueillir quelques secondes, quelques minutes, quelques jours.... Comme je suis ravie de t'avoir avec moi, aujourd'hui. De te porter, même un instant. "
A ce moment-là, j'ai vu comme une lueur dans l'oeil de mon petit bonheur. Un éclat soudain. Il a séché ses larmes. Il s'est redressé d'un coup et il m'a dit, avec un petit sourire malicieux :
"Bon, fillette, je t'aime bien, mais je dois y aller. Quelqu'un m'attend. A vrai dire, je ne sais pas encore qui, mais c'est ça qui est bien...non ?"
Et il s'est envolé.
La Licorne

