Les réseaux sont tous tombés comme des constellations mal fixées.
Les satellites tournent encore et encore mais ils ne parlent plus à personne. Les écrans s’allument sur des silences blindés de parasites.
Dans les villes d’information, les tours de serveurs respirent un air chargé de virus. Les données s’entrechoquent, s’entre-dévorent. Les archives se contredisent. La vérité change d’adresse plus vite que le vent.
Et pourtant il y a cet homme. Lui.
Un vélo simple. Une chaîne qui grince. Un manteau trop léger pour mars.
Il n’est connecté à rien sinon à la rue.
Dans sa sacoche des tracts imprimés à l’encre imparfaite. Le papier a une odeur. Une densité. Un poids minuscule mais réel.
Il pédale entre les façades bardées d’antennes mortes. Il lance les feuilles dans l’air froid.
Le vent de mars les prend. Pas un vent numérique. Un vent qui soulève les cheveux et pique les yeux.
Les machines calculent encore. Elles optimisent la pénurie. Elles trient les survivants par probabilité. Les collabos comme les ennemis, Elles n’aiment pas, ne haïssent pas. Elles exécutent.
L’homme, lui, s’obstine.
Cet inimaginable progrès industriel avait promis l’abondance fluide, la communication infinie, la paix par l’algorithme.
Il a enfanté des tempêtes de torpilles invisibles, des villes saturées de fakes news, des virus plus rapides que la peur, un dessèchement lent dans des cités sans postérité.
On ne rejettera pas l’informatique. On ne brisera pas les machines par colère. On ne renoncera ni à l’électricité ni aux sciences.
Mais on devra les placer plus bas que la vie.
Plus bas que les enfants. Plus bas que les visages qui se regardent sans interface. Plus bas que l’amitié qui ne demande aucun mot de passe.
Le cycliste tourne au coin d’une avenue. Il jette encore une poignée de tracts.
Ils volent mal. Ils tombent parfois dans les flaques. Ils se froissent.
Mais ils existent.
Dans un monde où tout peut être effacé à distance, le papier résiste par simple présence.
Le vent de mars ne choisit pas de camp. Il traverse humains et machines avec la même indifférence cosmique. Mais il relève ce qui tient debout par effort.
Et ce jour-là, dans la guerre entre calcul et conscience, entre conscience et calcul, ce n’est pas la vitesse qui gagne.
C’est ici l’avion des continents balnéaires Et les navigatrices de l’air Ces hôtesses au bel air En blazer qui s’envoient en l’air Au dessus de nos fumées linéaires
Qui s’envolent pour les compagnies tarifaires Insulaires – Sans canadairs imaginaires De ceux de l’eau qui ne prennent l’air – Tertiaires et monte-en-l’air
Dans ce vestibule de pierres rouge solaire Dans ce carmin sanctuaire Toi, la fille de l’air À l’uniforme noir mohair Au miroir d’ombre claire À l’aire du temps, en appel d’air
Tu l’attends ton professeur, l’Albert Ton inventeur patibulaire De livraisons de colis lunaires Qui passe son temps en plein désert Avec son assistante, son dessert Son amazing amazone missionnaire
Alors, ici, tu l’attends ferme sous l’orage dans l’air Sanguinaire Rouge de colère, tout feutre en l’air Pour changer d’air
Tu en as l’air
L’ambiance, ici, est plus lourde que l’air Comprimée, en manque d’air Tes mots retenus, moléculaires L’air morose, mi-rose, mi-polaire, bipolaire Abattue, flagellaire, angulaire
Et tourne tourne l’horaire Fument tes cigarettes, filtrent l’air Cillent tes mi-cils air-air Subliminaires en éclairs
Nucléaires
Puis sur l’air du temps tu attends, épair Transparente, frigidaire
Je ne sais pas si vous l'avez constaté comme moi, mais il y a une façon assez simple de se "projeter" dans le temps. Une façon que H.G. Wells n'aurait pas reniée. Une méthode à la portée de tous, à tout moment.
Dès l'ouverture de l'engin, vous êtes propulsés très très loin dans le passé et le futur...sans retour possible, avant plusieurs heures voire plusieurs jours. Le paysage défile devant vos yeux, vous revoyez des époques oubliées, vous allez dans des contrées temporelles non encore explorées...et vous en revenez ébloui, ravi, émerveillé.
L'engin en question s'appelle... un "livre".
C'est quelque chose d'incroyable qui fonctionne grâce à un carburant un peu particulier : l'esprit. Le pouvoir de l'esprit a été découvert il y a longtemps, mais on n'en a pas encore exploré toutes les possibilités. On en teste encore certaines.
L'une d'elles est de pouvoir transformer de petites lignes noires et ternes sur fond blanc en images détaillées et multicolores. Une autre est de vous faire quitter l'endroit et l'époque où vous êtes pour vous emmener dans l'inconnu. C'est vraiment fantastique...et ce qui ne gâte rien, peu onéreux.
De grands hommes ont compris toute la beauté de l'expérience et ont décidé de commercialiser l'engin. De le rendre accessible au plus grand nombre.
L'un d'eux s'appelait Ernest Flammarion. C'était le cadet de la famille. Et son grand frère, Camille, avait cette même passion pour les voyages dans le temps et dans l'espace...mais lui, il utilisait d'autres outils, qu'il pointait vers le ciel. Il n'avait pas son pareil pour vous décrire le monde tel qu'il était il y a cent mille ans.
Il était astronome.
Sur cette photo, vous pouvez voir Ernest à droite, légèrement caché. A ses côtés, deux hommes endimanchés. L'un d'eux se tient au poteau, sans doute pour tempérer les effets du "décollage". Trois femmes sont venues assister au "lancement" et un autre est en train de consigner l'expérience dans un petit carnet.
De nombreux prototypes sont rangés sur les rayonnages. Lequel sera l'heureux élu pour le périple spatio-temporel de la soirée ? Nul ne le sait.
Ce qui est sûr, c'est que des "voyages" livresques, il y en aura des milliers pendant tout le siècle suivant. Ils se démocratiseront, devenant rapidement à la portée de presque toutes les bourses.
(...et ça continue, encore et encore...)
Pendant que son frère fréquentera assidûment l'Observatoire de Juvisy, Ernest vendra ses petits parallélépipèdes "magiques"...véhicules pour des "montées" fulgurantes et des milliers de rêves étoilés...
Deux frères...deux façons d'explorer l'univers...une épopée.
Et vous, c'est quand la dernière fois que vous êtes "parti" ?
Je me souviens du claquement de langue de Mr Smith. Je me souviens de Ciel ! Si ceci se sait, ces soins sont sans succès. Je me souviens de cette grise matinée de tournage, en pleine campagne. Je me souviens de la salade de groseilles à maquereau préparée par Garance, la femme du cadreur. Je me souviens de ce sac-à-dos volant qui pesait une tonne et faisait un bruit abominable. Je me souviens de la Panse de brebis farcie de Jacques Bodoin qui passait à la radio au moment de la pause déjeuner et des fous rires de toute l’équipe. Je me souviens du titre du court-métrage, La montée vers le ciel. Je me souviens de ce cumulus improbable qui s’échappait de la machine – lequel n’aurait pas déplu à Berndnaut Smilde. Je me souviens du nain de jardin globe-trotter dans Amélie Poulain. Je me souviens des pages blanches réservées aux lecteurs, à la fin des Je me souviens de Georges…
[Tout à coup, la voix du vieil homme devint plus gutturale, clandestine. Il remit la photographie jaunie au journaliste en herbe venu l’interroger, reprit doucement son souffle et poursuivit dans un murmure.]
Voyez-vous, jeune homme, l’essentiel n’est pas là. C’est bien moi sur la photo mais ce n’est pas moi. Ou plutôt, ce n’est plus moi. Un jour, peut-être – ou jamais, vous comprendrez que seul le voyage intérieur permet de comprendre « sans effort Le langage des fleurs et des choses muettes ».