Une poussière légère s’était déposée sur l’écran fendu. À côté, un casque de hoplite renversé reflétait encore un point rouge, minuscule, obstiné. Plus loin, le socle de la Muse portait l’empreinte d’une main restée trop longtemps immobile.
Chez nous, les dieux, tout n’était que perte et ténèbres.
Zeus demeurait assis parmi les éclats de lumière froide. Une vis d’armure roulée dans un coin semblait s’être desserrée toute seule. Sur l’écran, malgré la fissure, un profil restait ouvert.
Deux chevaux pâles galopaient dans la photo. Un cœur rouge brillait encore.
Zeus voulait moderniser l’éternité. Un peu moins de foudre. Un peu plus de charme. Il avait poli sa barbe, adouci sa biographie, remplacé « maître du ciel » par « amateur de longues promenades sous les constellations ».
La Muse avait levé les yeux au ciel.
Puis Hippolyte était apparu.
Puis un autre profil encore : cet hoplite au casque brillant, au sourire immortel, avec cette assurance tranquille des statues qui ignorent qu’elles sont en pierre.
La Muse avait laissé son téléphone à côté du sien. Un cœur rouge, un écran fendu, une vis tombée, la poussière revenue sur le marbre.
Zeus cherchait l’amour éternel ; sa Muse venait de balayer vers la gauche.
“- Brrr ! Ça caillou-bilou… On était mieux sur not’ caillou à nous, nom de Z’… – Ȋaou, Dimitrios ! Va pas nous attirer les foudres du Vieux. On est chez lui, tout d’ même ! – Mwof ! A c’t’heure, ça roupille sec, là-d’ssous. – Que tu crois, mon pélot. Mate un peu voir qui se pointe à la terrasse, là en bas. – Oἴmoi, Agápios ! Ce s’rait-y pô… ? – Que ouiche, ίattataί ! Not’ déesse en personne. – Êmarton, mon pélot. Ante ! On continue la ronde, hein ? – Amé !”
L’Æden était encore paisible, en ce petit matin succédant aux vastes agapes qui l’avait pourtant secoué, douze jours et douze nuits durant, pour célébrer le retour en grâce d’Athéna au palais d’Olympie. Il y aura fallu la victoire totale des Dieux sur les Géants, où le génie tactique, la ruse et la sagesse de la fille de Zeus ont prévalu sur la brutalité primale des assaillants.
Première à jouir de cette paix nouvelle, Athéna vint prendre le frais sur la terrasse dominant la mer quand, opportunément, un vent dissipa les nuées et lui permit d’apercevoir la main calleuse de la Grèce, agrippant les flots capricieux de la Méditerranée. Une bienveillante nostalgie dirigea les pensées de la déesse vers la cité d’Athènes qu’elle chérissait tant. En retour, l’attachement et la dévotion des habitants à son égard induisirent qu’on lui préférât désormais le nom d’Athéna à celui de Pallas.
Un lent soupir mélancolique s’échappa de la divine poitrine, formant une petite nuée devant l’ourlet charnu de ses lèvres. “Nous, les dieux, songea-t-elle, serons toujours liés, bon gré mal gré, au commun sort des mortels. Oἴ, οἴ…”
À main gauche, légèrement en retrait de son point de vue, Athéna vit, sur le chemin de ronde, Panayiotis, l’un de ses fidèles Dékadarques donner, d’un geste bref, l’ordre de relever la garde.
Un souffle marin, bien connu, soulevant sa crinière, lui caressa la nuque. « – Tout va bien, ma nièce ? – Tout coule, Pôpo’, tout coule*… – Oui. Et dessus, la vague. »
*Glossaire utilitaire* Πάντα ῥεῖ [Pánta rheî] : « Tout coule »; formule attribuée au philosophe Héraclite sur le caractère changeant du monde.
Expressions et Interjections helléniques : αμέ [amé] = Bien sûr ! Άντε ! [An’té !] = Allez ! / Vas-y ! ἥμαρτον [êmartonne] = mea culpa ἰαῦ [iaou] = hé, ho ἰατταταί [iattataï] = hélas οἴ [oï] = hélas, ouille οἴμοι [oïmoï] = pauvre de moi
Clin d’œil subliminal : Pôpo est ici employé en manière d’ultime jeu de mots… 1. à la fois comme diminutif (putatif) de Poséidon (le tonton) 2. Πω πω ! [Po po !] : marque l’étonnement, l’admiration ou la surprise face à une situation; et pas qu’en grec ancien, pour le coup.
Nous les dieux, nous avons tout essayé : lancer la foudre, déclencher les tempêtes, provoquer des passions, semer la zizanie. Mais les humains sont incorrigibles. Ils nous prient le matin, nous oublient à midi et nous accusent le soir de tous leurs malheurs.
Nous, les dieux, avons pourtant fait de notre mieux. Nous leur avons donné la beauté, l’intelligence, le rire… et même la liberté. Grave erreur ! Depuis, ils font n’importe quoi et réclament notre intervention dès que le ciel leur tombe sur la tête.
Alors, entre deux colères de Zeus et trois caprices d’Aphrodite, nous prenons une pause. Après tout, être immortel ne signifie pas être disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre !
Et si les humains savaient combien nous les envions parfois… Eux au moins ont une excuse pour leurs bêtises : ils ne sont pas des dieux !
-
Ben oui quoi ! Nous les Dieux, nous avons tous les droits ! Vivre
nus dans notre Panthéon, ça ne nous fait ni chaud, ni froid. Nul ne
viendra nous arrêter pour exhibitionnisme !
-Tu
as raison ! Mais quand même, te voir en petite tenue ne me laisse
pas de marbre !
-
Je vois ça, je vois ça !
-
Allez, prends pitié et couvre ce sein que je ne saurais voir !
-
Quel Tartuffe tu fais ! Et ce n'est pas correct de plagier notre
copain Molière ! Il doit se retourner dans sa tombe de mortel !
-
Je n'y peux rien ! Tu me fais tellement d'effet que j'en suis gêné
!
-
Depuis le temps tu exagères ! Moi ça ne me gêne pas de te
regarder ! Je te trouve tellement beau gosse ! Juste un détail, tu
pourrais te raser !
- Pourquoi
?
- Quand
je t'embrasse, ça gratte !
-
Puisque nous en sommes aux détails, moi, je déteste ton chignon
ridicule !
-
Hola ! Tu vas vexer mon coiffeur ! Le meilleur du coin soit dit en
passant !
-
Peut-être mais moi, je préfère quand tes cheveux dénoués
caressent tes jolies épaules !
-
Je te comprends chéri ! Mais le chignon c'est pratique ! Je n'aime
pas avoir les cheveux dans les yeux quand Éole lâche tous ses vents
!
-
Tu sais bien qu'il en fait exprès ! Il est jaloux de moi !
-
Tu crois ?
-
J'en suis sûr ! J'ai vu comment il te mate sans vergogne !
-
Tu veux que je libère mes cheveux et en même temps, tu voudrais
que je me couvre la poitrine ! Tu n'es vraiment pas logique !
-
Je sais chérie ! Pardonne moi !
-
Tu es tout pardonné ! Allons, faisons un compromis ! Tu te rases la
barbe et moi, je vole m'acheter un soutif !