lundi 13 juillet 2026

JEU 120 : "L'école d'avant"- La Licorne



Chère toi,


J’ai cherché ton odeur dans les chemins neufs, mais elle s’est dissipée comme une fuite d’encre…

(Première parenthèse : les problèmes d'encre, ce fut le cauchemar absolu de mon CE1...
Rappelez-vous : quand vous veniez de tremper votre porte-plume dans le rond parfait de l'encrier et que, la langue tirée, vous vous apprêtiez à tracer un magnifique G majuscule au début du mot "Grammaire"...eh bien, c'est là que votre voisin de table vous regardait avec un petit sourire narquois...Tiens, tiens, bizarre...pensiez-vous, tout en vous concentrant sur les pleins et déliés de la future lettre.
Et là, paf ! "pâté monstrueux"...sur la page quadrillée. Exactement le même que vous pouviez observer sur la couverture cartonnée du cahier, couverture qu'on avait trouvé bon, je n'ai jamais compris pourquoi, de consteller de taches en forme de nuages noirs.
Le voisin malicieux ricanait...tandis que vous vous décomposiez en pensant à ce qui allait suivre : lever le doigt, avouer sa faute ...et penaud(e), solliciter l'aide du maître pour pour faire disparaître l'araignée monstrueuse. 
Point d'effaceur personnel en ces temps-là. L'enseignant devait aller chercher deux flacons de liquides "magiques" dans son placard, un rouge et un blanc, et les appliquer en deux couches successives (*) pour tenter de réparer les dégâts. 
Pendant ce temps, la honte au front, vous maudissiez intérieurement votre camarade qui, pour la "n"ième fois, venait de jeter un petit bout de buvard dans votre encrier, juste pour vous embêter - on ne disait pas encore "harceler"- et pour jubiler très fort au moment où vous le piquiez de la pointe du porte-plume et le plaquiez sur la feuille immaculée.)


Mais revenons à nos moutons...
(blancs...s'il vous plaît...sinon ça me rappelle encore une fois la couverture Annonay).

J’ai cherché ton odeur ...

(Deuxième parenthèse : Ah...les odeurs, vous avez remarqué ? C'est ce qui reste, en général, quand tous les autres souvenirs ont disparu...Elles sont tenaces, les odeurs. Elles s'accrochent à la mémoire, fermement. Pendant des dizaines d'années. L'odeur de la colle d'amidon, par exemple. cette colle blanche en "petits pots" avec une minuscule spatule au centre qui servait à l'étaler. Vous vous en souvenez ? Vous retrouvez l'odeur ? Je suis sûre que oui. Rien à voir avec celle de la colle "Scotch"...beaucoup plus agressive, ni avec celle de la colle UHU, plus banale. C'était une délicieuse odeur d'amande...
Chaque "étiquette de lecture" sentait l'amande...c'est peut-être pour ça que les mots lus s'imprégnaient mieux dans notre petit cerveau des années soixante : on utilisait tous les sens ! J'ai la solution à l'illettrisme, les amis...Oubliez la méthode syllabique, la méthode globale...la méthode mixte...Ramenez la colle d'antan !)

Mais je m'égare, je m'égare...Où en étais-je ?
J'ai bien peur que les carabistouilles du petit Jacques Gression, déchiqueteur de buvard, ne m'aient brouillé l'esprit.

Là, j'ouvre une troisième et dernière parenthèse...Si vous avez un peu trop d'air, je la refermerai tout de suite (ceci dit, en pleine canicule, je ne cours pas de grand risque).

(Le Jacquot en question n'était pas seulement un voisin de table redoutable, il était aussi la grande "star" de la récré. Il avait toujours dans le fond de ses poches le dernier "gadget" à la mode. Pâte à ballons, tacatac, kazoo, cartes Panini, billes énormes...rien ne manquait à sa panoplie. Il avait tout. Avant tout le monde. Cela rendait les autres garçons fous de jalousie... et les filles folles de lui. Quand il replaçait sa mèche sur son front, il s'en fallait de peu que la petite Sophie ne tourne de l'oeil.

Le futé faisait en sorte que ses parents taisent son secret...mais moi, je le connaissais, son secret de polichinelle. Son oncle tenait la station-service du quartier, juste à côté de chez moi, et le gentil tonton avait, en vitrine, un rayon "jeux et bonbons", très bien fourni, qui était dévalisé par son neveu dès que les nouveautés arrivaient.

Ordoncques, la cour d'école était le royaume incontesté du dit Gression.

C'était une cour immense. Avec une partie en herbe, dotée de grands arbres sous lesquels il faisait bon se réfugier en été. Et une deuxième partie goudronnée, peu entretenue, qui grâce à ses fentes et ses trous multiples, était le paradis des joueurs de billes.




Pour ma part, j'adorais jouer aux billes. Je partais le matin, avec mon petit sac de toile, plein de "pépites" : billes en terre (craquelées, abîmées), billes en verre (transparentes, veines de couleur) et le must du must, un ou deux "boulets" (très gros, couleur argentée). Chaque bille avait une "valeur" spécifique. Si je me souviens bien, une agate colorée valait dix billes en terre et un boulet dix agates.
Comme je ne me débrouillais pas trop mal à ce jeu, il m'arrivait de rentrer le soir avec un sac deux fois plus lourd que le matin. Jacques le savait. Et sur ce plan, il me respectait. M'enviait un peu, aussi, je crois. D'où les vengeances d'encrier.

De fait, j'aimais tous les jeux d'adresse : les jeux d'élastique, de corde à sauter...de marelle. J'étais particulièrement forte dans les jeux de jonglage. J'ai passé des heures à lancer deux, trois, quatre balles sur un mur, à les laisser rebondir et à les rattraper.

Fermons la parenthèse.)

J’ai cherché ton odeur dans les chemins neufs...

Bon, aujourd'hui, toi, la grande cour de mon enfance, tu as disparu. On a construit une nouvelle école. Plus grande, plus moderne. Les arbres ont été rasés. Plus d'odeur de tilleul. Ni de mélèze. 
Plus d'herbe ni de bac à sable. Ton sol a été artificialisé partout et n'a plus aucun "trou". Quand il m'arrive de passer dans le quartier, je vois que les élèves jouent surtout au foot ou à des jeux de poursuite. Dans un coin, il y a un toboggan et une cabane en bois pour les plus petits.

C'est une autre cour. Ce n'est plus vraiment toi. C'est une autre époque. D'autres enfants.
Mais dans le fond de mon coeur...il me semble que je suis toujours cette petite fille qui saute à cloche-pied sur une marelle de craie, cette petite fille qui craignait les mauvaises farces de son voisin de table et cette petite fille pour qui une journée réussie se mesurait au poids du sac de billes qu'elle rapportait le soir...

C'est sûr : dans un "monde parallèle", un petit bout de moi...vit encore...sur un petit bout de toi.

.
La Licorne
.


(*) Le « Corrector » (correcteur liquide) : Ce produit, souvent utilisé par les enseignants, fonctionnait en deux temps : une première couche d’un liquide rouge (souvent à base de permanganate de potassium) était appliquée sur la tache, suivie d’une deuxième couche d’un liquide blanc (incolore ou légèrement jaunâtre) qui neutralisait la réaction pour blanchir la zone.

 



Pour  ce texte, 
j'ai mixé trois consignes différentes :


1) Celle du Jeu 120 de Filigrane
.


Sur le thème "parenthèse",
il convenait de placer :

- autant de synonymes de ‘parenthèse’ qu’il vous plaira ;

- votre adaptation de cette citation : 
“J’ouvre une parenthèse. Si vous avez un peu trop d’air, 
je la refermerai tout de suite.” (Alphonse Allais) ;

- ces quelques mots ou expressions au choix (au moins trois) :
Sophie tourne de l’œil – carabistouilles – pépite – ordoncques – pâte à ballon – 
Avoir l’air d’un âne qui vole – Antenne 2 – Monaco – dispensaire

.

3) Enfin, celle de 


Proposition 308 - Lettre à un paysage disparu


Imaginez un lieu qui a compté pour vous : un bout de forêt où vous alliez vous cacher, un champ qui n’existe plus, une maison engloutie par l’époque, un chemin que personne ne reprend, un paysage que le temps ou les hommes ont effacé, etc… Ce lieu peut être réel, inventé, transformé, rêvé.

Consigne

Écrivez une lettre adressée à ce paysage disparu, une lettre comme on écrirait à un être cher, à un fantôme qui continue de murmurer malgré l’absence. Le paysage peut aussi répondre.

La première phrase de ce texte commencera par :

« J’ai cherché ton odeur dans les chemins neufs, mais elle s’est dissipée comme une fuite d’encre… »




samedi 11 juillet 2026

JEU 120 : "Mes jeux d'enfance" - An'Maï

 



Mes jeux d'enfance


Jouer à la marelle, je l'ai fait avec Isabelle, ma meilleure amie d'enfance.

Nous la tracions maladroitement à la craie au beau milieu de la route puis, chacune à notre tour, nous sautions sur un pied de case en case, de la terre jusqu'au ciel. Avec elle j'ai aussi concocté des tambouilles aux herbes dans sa jolie dinette que je lui enviais. puis nous faisions semblant de les manger. Un jour c'était elle la maman et moi l'enfant difficile, le lendemain nous inversions les rôles...

Mais c'est avec mes deux grands frères, mes cousins, ma cousine et toute leur bande de casse-cou recrutés chez les gamins du village, que je préférais jouer à Tarzan, à d'Artagnan, aux cow-boys et aux indiens entre autres héros qui avaient le pouvoir d'inspirer notre imagination débordante. Ceux des films qui passaient le jeudi dans l'arrière-salle du café du village, ou ceux des BD que nous lisions.

Quand ils ne construisaient pas des cabanes ou ne rejouaient pas «La guerre des boutons» à leur façon avec la bande des «Brouard-Pierre» comme on les appelaien dans le village, mes frères s'adonnaient à des jeux plus calmes ! Enfin, il faut le dire vite parce que le calme cessait dès que leur petite sœur avait le malheur de vouloir participer. M'avoir dans les pattes, avait le don de les mettre sérieusement en boule ! Un sac de billes, un parcours compliqué entre parpaings, collines de sable et autres obstacles à franchir pour les billes de verre et d'agate, et mes deux frangins turbulents devenaient très sages et concentrés. Du coup, sitôt que je faisais mine de m'approcher, ils devenaient pires que des bulldogs dont un misérable roquet aurait voulu piquer l'os. En l'occurence, le misérable roquet, c'était moi ! Ils ne voulaient pas de moi dans leurs batailles rangées de billes et de galots au terme desquelles le perdant cédait quelques uns de ses précieux trésors au gagnant. Pour les jeux de guerres et de batailles fictives entre deux camps ennemis, je n'avais de place qu'en tant que victime idéale : indienne prisonnière chez les cowboys, femme blanche attachée au poteau de torture chez les indiens, captive des méchants libérée par les mousquetaires... Et j'acceptais ce rôle ingrat parce que c'était pour moi, le seul moyen d'être intégrée à l'un ou l'autre des camps. Un rôle qui m'a valu pas mal de tirages de cheveux, quelques bleus et horions. De petites blessures de guerre dont j'étais en fait très fière parce qu'elles m'ont servi d'adoubement pour être acceptée dans la bande ! Une bande d'invincibles héros dont Isabelle qui n'aimait que nos gentils jeux de fille, n'a jamais fait partie.


An'Maï



vendredi 3 juillet 2026

JEU 120 : "Souvenir" - AlainX



Le souvenir lui revient de ce dimanche après-midi. Ils sont à la campagne en visite chez des amis de ses parents. Il s'ennuie. Il doit avoir sept ou huit ans. Les conversations « des grands », le dépassent. Sa mère s'en aperçoit. Il obtient la permission d'aller « jouer dehors », c'est-à-dire devant la maison, sur la large rue pavée en son milieu avec de chaque côté une large bande de terre battue. Sur l'une d'elles une fillette a tracé une marelle avec un bâton. En bas, un grand carré où est écrit « terre » en haut, une demi-lune avec le mot « ciel ». Entre les deux des cases numérotées de un à 10. Le garçon ne sait pas de quoi il s'agit. Il observe la fillette sauter de case en case, à cloche-pied, ou parfois les deux pieds joints, en marmonnant des mots qu'il ne comprend guère. Timide, il reste dans l'encoignure de la porte. Il préférerait être chez lui où il a ses habitudes de fils unique, ses jeux de solitaire et son sac de billes.
La fillette ne s'intéresse pas à lui, ne le regarde pas, comme s'il n'existait pas. Lui reste sans bouger, finit par rentrer, disant à ses parents : — Il n'y a personne dehors !
*

Les années ont passé. Énormément d'années. Il s'installe dans son jardin, sur une chaise longue. Ses rhumatismes recommencent à le faire souffrir. Il pense : — ça va passer, pas besoin de prendre un calmant.
Il regarde le ciel bleu et tout à coup une vision d'enfance surgit des années 1950, cette fillette et la marelle lui revient, comme un flash inattendu. Et le mot « ciel » écrit sur le sol, C'est si loin, si loin. Il essaye d'arrêter le temps, retenir l'instant, mais la vision s'estompe. Une pensée s'impose alors : 
— sur la terre comme au ciel.
Il ferme les yeux et voit le prêtre du catéchisme prononçant ces mots dans une prière à apprendre par cœur.
Est-ce que cela se passera ainsi lorsque la mort viendra frapper ? Être emmené un jour de la terre jusqu'au ciel, à cloche-pied sur le parcours d'une marelle qui sera son dernier voyage ?
Y aura-t-il quelqu'un là-haut pour l'accueillir ?
Peut-être son père, mort peu de temps après cette visite chez ses amis, où il y avait cette fillette qui allait de la terre jusqu'au ciel…
Il constate : — tout est écrit, finalement.




jeudi 2 juillet 2026

JEU 120 : "Sarah et Joseph" - Jill Bill






Sarah et Joseph


Un sac de billes pour les garçons
Une craie pour les filles, jeu de la marelle
A chaque génération
Sa cour de récré
Ici en noir et blanc...


Un palet en bois fait l'affaire
Pour arriver au ciel
En partant de la terre
Sans mordre les lignes, essentiel !


Sarah était aérienne
On lui voyait sa p'tite culotte
Tant elle y mettait du coeur à l'ouvrage
Bien mieux que sur le banc,
Sa collection de bons points
Ne volait pas si haut...


Son frère Joseph
Lui, était le roi du calot !


Le sac de billes, la marelle
Joseph et Sarah
Ont disparu un jour de la scène
Quand harcèle
Une guerre qui passe par là
Il ne fut pas bon de se nommer Cohen.







mercredi 1 juillet 2026

JEU 120 : "Un sac de billes"

 

- Atelier d'écriture pour le mois de juillet -

 
Chers ami(e)s écrivant(e)s,
 
Ce mois-ci, je vous propose de prendre
 comme source d'inspiration
cette photo :


et ce livre :

de Joseph Joffo

.

Comme d'habitude, vous pouvez (au choix) :


- Placer les mots du titre

dans l'ordre ou dans le désordre

- Prendre le titre de ce livre comme titre de votre texte

- Ou faire référence dans votre texte au contenu de l'oeuvre

(en l'imitant, le complétant, le citant, le parodiant...etc)

.


Envoi à undeuxtrois4@orange.fr

avant le 31 juillet 2026
.
 
Laissez courir votre imagination...
 
et amusez-vous bien !

.

La Licorne
.





jeudi 25 juin 2026

JEU 119 : "Lettre d'une inconnue" - Lothar

 

Lettre d’une inconnue





Je claque.
C’est tout ce que je sais faire.

Un ruban s’effiloche.
L’encre hésite.
Je retiens des phrases dans mes dents.

Certaines glissent jusqu’au matin.
D’autres restent coincées
dans un interstice de silence.

Au bord du fleuve,
une femme s’appuie contre la pierre.
Ses pieds nus,
un carnet,
le courant.

Les passants voient une posture.
Moi, j’entends déjà
le bruit d’une page
qui cherche sa rame.

Plus tard,
elle découpe des ombres :
une ville,
une aïeule,
des murs qui respirent mal,
des départs.

Tout cela tient
dans un rectangle noir
posé sur du blanc.
Économie de moyens.
Comme un cœur
qui range ses battements.

Un homme la rejoint.
Il produit, joue, écrit.
À deux,
ils déplacent des meubles invisibles.
Le monde dit : œuvre.
Eux disaient peut‑être :
rentrer.

Puis un siège reste vide.
Longtemps.
Le café refroidit trop vite.
Une tasse apprend
à tenir debout
sans personne.

Je continue.
Ligne après ligne.
Je frappe.
Le papier gardera.

Sur une étagère,
des albums regardent la porte.
Personne ne bouge.
Pourtant,
quelqu’un entre encore
chaque fois qu’une main
ouvre une couverture.

Je ne dirai pas son nom.
Ni ce qui emporte.
Je sais seulement ceci :

deux chaises,
une lumière,
quelques feuilles,

et dans l’air,
ce froissement ténu
comme si quelqu’un, hors champ,
corrigeait encore
une phrase.
.


.


Essai d’un poème en creux qui comme dans les cases de Persepolis, ce n’est pas ce qui est dessiné ou écrit qui fait mal. C’est l’espace blanc autour.

Et avant que le papier garde :




Annexe :

Le monde de la bande dessinée et de la culture est en deuil. L’artiste et réalisatrice franco-iranienne Marjane Satrapi, mondialement célèbre pour son chef-d’œuvre autobiographique Persepolis, est décédée à l’âge de 56 ans. Ce jeudi 4 juin 2026, son entourage a annoncé la douloureuse nouvelle, précisant que la dessinatrice s’est éteinte « de tristesse », un peu plus d’un an après la disparition de son époux, le producteur, acteur et scénariste Mattias Ripa.

Mixe entre consignes La Licorne #119 et Écriture Créative #313



jeudi 18 juin 2026

JEU 119 : "Lettre à une inconnue" - AlainX





Je ne connais ni ton nom, ni ton visage. Pourtant, ce soir, c'est à toi que j'écris.
Il est plus facile de se confier à une étrangère qui passe et qu'on invente. Elle ne me jugera pas, et quoi qu'il en soit, ça restera entre nous, puisque je t'invente.
Tu recevras simplement mes mots, comme la mer reçoit les rivières. Tout se mélangera, deviendra indifférencié, noyé et bientôt englouti.

J'ignore où tu vis. Cependant je te désire parisienne. Pas bien loin des quais de Seine. Tu deviendras écrivaine, je le veux. Tu le seras. Ta petite machine à écrire sur les genoux, assise sur le pavage du quai, tu tapotes et tapotes encore, inventant le chef-d'œuvre que des millions de personnes s'arracheront.

Peut-être que cette lettre ne te trouvera jamais. Elle croupira au fond de ta boîte aux lettres, déjà débordante d'autres inconnus. Dommage, car je connais des éditeurs auxquels j'aurais pu te présenter.

Aujourd'hui je me sens transparent. J'erre dans les rues, personne ne remarque ma présence, pas plus que la tienne. Nous sommes absents toi aussi bien que moi. Pourtant il suffirait d'un sourire échangé avec une présence inconnue pour illuminer les alentours d'un rayon de soleil, et plus loin un parfum rappellerait une enfance qui nous tendrait encore la main.

J'espère que, lorsque tu liras ces lignes, une période plus douce que la mienne déploiera au fond de toi un bonheur mérité. Et si ce n'est pas le cas, alors nous aurons au moins partagé quelque chose : quelques minutes d'une même solitude.

Il est étrange de penser que deux personnes qui ne se rencontreront probablement jamais peuvent être reliées par une simple feuille où s'écoule mon écriture. Ceci par ma seule volonté. Il faudrait que les humains prennent plus conscience de la puissance réalisatrice qu'ils portent en eux sans en être imprégnés suffisamment. Alors toute l'humanité en serait transformée définitivement.

Évidemment, quand tu me liras tu penseras que tout cela est totalement inventé. Et pourtant tu constateras que tu es en train de lire et donc que tu es bien vivante.

Comme j'aimerais que tu m'en apportes la preuve ! Tu n'imagines pas le bonheur intense que cela me procurerait.

Alors, je t'en supplie, si tu as un peu de bonté en toi, réponds-moi vite.

Moi, pour toi.






mercredi 17 juin 2026

JEU 119 : "Attention is all you need" - Lothar






Attention Is All You Need

Dites voir, aimez-vous l’idée de la fable scientifique ? Après tout, les grandes découvertes ont souvent l’air d’histoires qu’on raconterait mal dans une taverne enfumée et que personne ne croirait.

Il était une fois cent sages.

Ils vivaient dans une immense bibliothèque où s’entassaient des montagnes de phrases. Depuis des années, ils cherchaient comment apprendre aux machines à comprendre le langage.
Le premier sage disait :
– Il faut lire chaque mot dans l’ordre.
Le deuxième ajoutait :
– Et surtout ne rien oublier.
Le troisième inventait une mémoire.
Le quatrième ajoutait une mémoire à la mémoire.
Le cinquième construisait un mécanisme chargé de surveiller les autres mécanismes.
À la fin, les plans ressemblaient à des cathédrales à la Dubout de moults rouages.
Les sages étaient très fiers.

Puis arriva une jeune dactylographe, une jeune apprentie des mots.


Elle observa les schémas pendant un moment.
Longtemps.
Très longtemps.
Car elle avait appris une chose importante : lorsqu’une idée paraît trop compliquée, c’est parfois qu’elle tourne autour d’une idée simple sans parvenir à l’attraper.
Finalement, elle demanda :
– Quand vous lisez une phrase, pourquoi un mot devrait-il attendre son tour pour regarder les autres ? Mes lettres, ces belles inconnues, dispersées sans ordre sur les axes capricieux de ma machine, sont pourtant toutes reliées aux mots par un mécanisme assez simple.

Les sages clignèrent des yeux.
– Comment ça ?

L’apprentie prit une feuille.
Elle écrivit :
« Le vent les portera. »
Puis elle relia chaque mot aux autres par des fils.
Vent regardait portera.
Portera regardait vent.
Les regardait les deux.

Tout le monde regardait tout le monde.
Un joyeux bazar de flèches dans lequel chaque mot pouvait immédiatement savoir qui comptait vraiment.

Les sages se mirent à rire.
– C’est beaucoup trop simple.
La jeune fille haussa les épaules.
Alors ils essayèrent :

La machine apprit plus vite.
Ils augmentèrent sa taille.
Elle apprit encore mieux.
Ils ajoutèrent davantage de données.
Elle progressa encore.
Les sages cessèrent de rire.

Ils recommencèrent les expériences.
Les résultats s’améliorèrent encore.
Les sages cessèrent de dormir.
Les années passèrent.

Les machines traduisirent des textes, répondirent aux questions, résumèrent des livres, écrivirent des programmes, composèrent des poèmes parfois médiocres, parfois troublants.

Un soir, le plus vieux des sages retrouva l’apprentie devenue célèbre.
– Ce qui me tourmente, dit-il, ce n’est pas que ton idée ait fonctionné.
– Qu’est-ce donc ?
– C’est qu’elle était là depuis le début.

L’apprentie sourit.
– Les meilleures idées sont souvent comme les étoiles. Elles brillent depuis toujours. La difficulté n’est pas de les inventer.
– Alors ?
– C’est de lever la tête.
Le vieux sage contempla le ciel.
Puis il soupira.
– Cent sages pendant mille ans…
– Oui.
– Et il suffisait que chaque mot regarde les autres ?
– Il semblerait.
Le vieux sage resta silencieux un instant.
Puis il murmura :
– C’est extrêmement agaçant.

Et c’est ainsi que naquit une invention qui allait transformer le monde.
Comme beaucoup de grandes découvertes, elle apparut d’abord sous une forme que les experts reconnaissent immédiatement :
une idée qui semblait presque trop simple pour être vraie.

Le détail le plus irritant de l’affaire est que l’Histoire adore ce genre de plaisanteries. Des générations bâtissent une forteresse de concepts, puis quelqu’un déplace une chaise, ouvre une fenêtre, et l’air entre enfin.

Les humains appellent cela un changement de paradigme. Les chaises, elles, appellent cela un mardi.




Quant aux machines de Dubout, elles continuent encore en 2026 
de fabriquer des omelettes avec un sérieux admirable.





 

mardi 16 juin 2026

JEU 119 : "Lettre d'une inconnue" - An'Maï

 

La dactylographe- Doisneau



Lettre d'une inconnue à un inconnu


Cher toi que je ne connais pas et pour lequel je suis aussi une inconnue, je t'écris aujourdhui cette lettre qui fort probablement ne te parviendra jamais puisque tu n'existes pas, si ce n'est dans mon imagination. A moins que ce ne soit dans mes plus profonds désirs .

Pour le faire, parce que j'avais envie de la dépoussiérer, j'ai sorti l'antique machine à écrire de ma grand-mère, certaine que mes doigts sur les touches usées du clavier, sauront trouver les mots.

Assise contre un mur sur les pavés d' un quai de Seine pas trop fréquenté, je me suis mise à l'aise. Pieds nus, en short et top d'été, lunettes de soleil sur le nez, je les cherche ces mots qui se refusent encore à moi.

Qu'écrire et surtout comment écrire ce qu'on a sur le cœur, à quelqu'un qu'on ne connaît pas, qu'on ne connaîtra probablement jamais?

Façon romantique ? «Je suis une jeune fille un peu fleur bleue qui ne rêve que d'éclore à l'amour. Pour toi je serai la plus belle pour peu que tu consentes à me regarder.»

Ringard ? Je ne vous le fais pas dire ! Mais c'est ainsi que devait parler ma grand-mère. Dans sa folle jeunesse en tout cas ! Parce qu'elle a évolué Mamie ! Elle vit avec son temps et se sert de son ordi pour écrire ses histoires !

Je pourrais écrire «Ramène ta fraise beau gosse ! Brun, blond ou roux, je t'attends !»

Ça aussi c'est dépassé. Les jeunes d'aujourd'hui ne s'expriment pas ainsi d'après ce que j'entends ! Quand ils se parlent en vrai bien sûr ! Parce qu'en fait, ils communiquent plus par portable interposé et sur les réseaux sociaux que face à face ! Et je te jure, quand il leur arrive d'utiliser le français de madame et monsieur tout le monde, c'est bourré de fautes d'orthographe, de grammaire, de conjugaison... Ma pauvre mamie qui est de la vieille école en est outrée ! Au gré du temps, ils inventent et réinventent leur propre charabia, afin de n'être compris qu'entre eux !

Du coup, je t'écrirais un truc du genre «Wesh bg ! Chuis deter, mais fais belek ! Je cherche pas un bail ni un charo ! Pas un kassos non plus ! Ni un mytho. Qu'tu dahek ou qu'tu m'deuh et j'te ban despi ! T'as capté ?»

Bon, d'accord, j'ai récolté ces expressions «djeuns» sur une page web qui date de 2024-2025, alors je ne suis déjà plus dans le coup tellement ça évolue vite !

Et puis qu'importe la manière dont je le fais, je ne t'écris pas vraiment après tout puisque je ne fais que rêver à la personne que tu pourrais être. Je ne fais qu'imaginer notre possible rencontre après que tu auras lu cette lettre que je ne vais pas envoyer !

Je suis barge ? Certes avec cette antique machine à écrire sur les genoux, c'est ce que doivent penser les promeneurs.

Je m'en moque ! Je t'écris une lettre que je vais jeter dans l'eau de la Seine après l'avoir glissée dans la canette de soda que je viens de boire, dérisoire bouteille à la mer des temps modernes. Si tu la repêches, réponds moi.

Je t'attends.


An' Maï




lundi 15 juin 2026

JEU 119 : "Lettre à une inconnue" - Lilousoleil

 




Chère inconnue,


Je t’écris une lettre,

mais je ne sais pas qui tu es.

Tu es tellement inconnue

que même Google ne te trouve pas.

J’ai demandé au facteur :

« Où habite l’inconnue ? »

Il m’a répondu :

« Je ne la connais pas ! »

Alors cette lettre voyage

de boîte aux lettres en boîte aux lettres,

à la recherche de son inconnue.

Si tu la reçois,

signe ton nom vite,

sinon tu resteras une inconnue...

et moi,

l’auteur d’une lettre perdue !
.


Un correspondant inconnu





Lettre perdue ?
(d'un inconnu à une inconnue)


(Vidéo ajoutée par La Licorne)


lundi 8 juin 2026

JEU 119 : "Lettres de Cannelle à R." - Laura




Lettres de Cannelle à R


Elle l'avait connu lorsque j'avais 13 ou 14 ans ; il était client de sa mère (et ses grands-parents avant) qui avait un commerce.

Il la croisait sur le chemin de son collège puis lycée.

Il l'avait remarqué à son port de tête, sa posture droite qui était un des masques à sa timidité.

Ils se parlaient je crois, de quoi ?

Un jour, la conversation dériva, alors qu'elle avait 18 ans.

Il ne pouvait pas le faire avant.

Et ils se virent en cachette chez une de ses amies à lui chaque semaine en moyenne pendant quelques années.

Le reste du temps, ils s'écrivaient, lui chez ses parents, elle à son ancien cabinet car il était marié.

Cannelle n'aurait pas entamé une telle relation si elle avait pensé briser un couple (elle avait des défauts mais elle n'aimait pas sortir avec des hommes mariés ; les rares fois, elle s'était senti coupable).

Ce n'était pas le cas car elle n'était pas sa première infidélité et pas la dernière.

Il avait d'autres amantes en même temps qu'elle qui lorsqu'elle rencontra des hommes plus jeunes que lui(il avait 40 ans de plus qu'elle) avait lesquels elle pensait avoir un avenir, elle arrêta de le voir.

Elle leur parlait de R et même elle leur présenta.

Quand ces histoires d'amour « classiques » se terminaient, elle retournait à leur amour clandestin.

jusqu'à Daniel qui lui demanda de brûler les lettres signées signées R.

R est mort, Daniel aussi et Cannelle symboliquement avec eux.

Que sont devenues les lettres de Cannelle ?

Il reste une lettre de R  dans le grenier des parents de Cannelle qui regrette de ne plus avoir ces lettres pour se souvenir de l'époque où elle était aimée et dessinée (son nu doit être aussi par là).


Laura

 


dimanche 7 juin 2026

Agenda ironique de juin : "Nemo" - La Licorne



Les héros ne sont pas toujours décorés...
loin s'en faut.
J'en connais un qui porte un nom illustre
et qui, en cas de force majeure,
n'hésite pas à intervenir vigoureusement
quitte à y laisser l'émail de ses quenottes.

Bon, là, il paraît qu'on l'a retrouvé, hagard,
à une demie-lieue de son domicile,
emberlificoté dans sa laisse, 
bulles écumantes au bord des lèvres,

Vous voulez en savoir plus ?
OK.
je vais vous raconter ça...
en chanson.





Allô, allô Edouard !
Quelles nouvelles ?
Absent depuis quinze jours,
Au bout du fil
Je vous appelle :
Que trouverai-je à mon retour ?


Tout va très bien, Monsieur le Président
Tout va très bien, tout va très bien.
Pourtant, il faut, il faut que l'on vous dise,
On déplore un tout petit rien :
Un incident, une bêtise,
Vot'chien Nemo n'a plus de dents
Mais, à part ça, Monsieur le Président
Tout va très bien, tout va très bien.


Allô, allô Alex !
Quelles nouvelles ?
Mon chien Nemo n'a plus de dents ?
Expliquez-moi
Garde fidèle,
Comment cela s'est-il produit ?


Cela n'est rien, Monsieur le Président
Cela n'est rien, tout va très bien.
Pourtant il faut, il faut que l'on vous dise,
On déplore un tout petit rien :
Voyez-vous, il les a perdues
Tout d'suite après avoir mordu
Donald dans ses parties charnues
Mais, à part ça, Monsieur le Président
Tout va très bien, tout va très bien.




Allô, allô Seba !
Quelles nouvelles ?
Président Trump est-il fâché ?
Expliquez-moi
Ministre modèle,
Comment cela s'est-il passé ?


Cela n'est rien, Monsieur le Président
Cela n'est rien, tout va très bien.
Pourtant il faut, il faut que l'on vous dise,
On déplore un tout petit rien...
Si l'ami Trump fut mordu
C'est juste parce qu'il était venu
Au palais ni-vu ni-connu
Mais, à part ça, Monsieur le Président
Tout va très bien, tout va très bien.


Allô, allô Brigitte !
Quelles nouvelles ?
Que fait Donald à l'Elysée ?
Expliquez-moi
Epouse fidèle
Comment tout ça est arrivé ?


Eh bien ! Voilà, 
mon très cher Emmanuel,
Apprenant qu'vous étiez parti,
Le grand chef des Etats-Unis
A envahi notre pays...
S'est installé à l'Elysée...
A demandé à m'épouser...
Mais au moment où j'ai dit oui
Notre Nemo a réagi :
C'est alors que Trump l'a frappé
Lui filant un grand coup de pied !
Et c'est pour ça qu'en ce moment
Nemo n'a plus une seule dent !


Mais à part ça, mon cher ex-président
Tout va très bien, tout va très bien...




Tout va très bien, tout va très bien !

.
La Licorne
.


Pour l'Agenda ironique de Juin

Thème : "Animal"

Mots imposés :

Demi-lieue, héros, émail,
emberlificoter, bulle

.



et pour

dont voici les consignes du mois :


Proposition 320 – Commencer par la fin

Certains événements laissent une trace 
avant même qu’on sache les raconter. 
Quelque chose est arrivé 
et le texte entre après la déflagration.

Écrivez une scène importante en commençant par la fin.

Contraintes :
- Ne révéler l’événement qu’à la toute dernière phrase.
- Commencer par une image forte et immobile
- Écrire uniquement à partir des conséquences matérielles