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lundi 20 avril 2026

JEU 117 : "La trouille du siècle" - Joe Krapov


LA TROUILLE DU SIECLE


 
L’homme avait des visons. Enfin, des visions. Quelquefois il considérait sa femme et voyait en elle un chameau. Cela n’était en rien insultant, dégradant ou même misogyne. D’ailleurs nous n’avons aucune raison d’en vouloir au camélidé. C’est un animal tranquille, utile, un tantinet exotique, certes, mais synonyme de régions chaudes, de tourisme et de vacances. Il est différent de nous en ce qu’il blatère alors que nous sommes, nous, du genre à déblatérer. 
 
Si celle à qui il s’était uni devant monsieur le maire et les familles réunies était à ses yeux un chameau, c’est en raison du fait qu’elle le véhiculait bien souvent.
 
Et donc, une semaine dans l’année, afin de l’en remercier, il lui offrait un désert, avec voyage en train, hôtel, restaurants. Il commandait le tout lui-même grâce à cet outil magique, Internet, où le client fait tout le boulot, fait chauffer sa e-carte bleue et où à l’autre bout on se contente d’encaisser la braise et de veiller à ce que le distributeur de café fonctionne bien à l’heure du breakfast.


On dit énormément de mal des déserts. C’est à tort. On nous méga-bassine avec les déserts médicaux, les déserts culturels mais de fait ces étendues de sable, ces zones blanches ou ces villes forcément minuscules aux yeux des habitants de l’antique Lutèce qui ne voient de bon bec qu’en leur tonitruante cité, nonobstant qu’en matière de bonbecs, le Mistral est gagnant-gagnant, ces bourgades que régente un officier de l’État à casquette qui, comme nous le suggère M. Daudet dans une lettre envoyée de son moulin, versifie des alexandrins au lieu de grands discours dans les étendues d’herbe verte (là où est le bonheur dixit M. Fort ?), tous ces territoires inconnus des richous qui s’en vont en avion à l’autre bout du monde contiennent d’infinies richesses et ce serait bien que le style de Marcel de Combray se barre de cet énoncé déjà bien longuet, ma foi !
 
Il faut juste aimer l’histoire, l’accumulation de vieux meubles, de tableaux, de statues, de choses et de faits d’autrefois.
 
Le dernier désert où l’homme a emmené sa femme vêtue d’un vison, d’un collier et d’un ridicule bibi se nommait Blois et était, est toujours le chef-lieu du Loir-et-Cher, ce morceau de France où habite la famille du gars Michel D., le chanteur nostalgique du café « Chez Laurette ».

 

 

On y trouve l’amusante Fondation du doute, un admirable musée des arts religieux, une cathédrale sans grand intérêt, une maison des acrobates, de belles images de gabares d’aujourd’hui et, au château, de belles images de bagarres d’autrefois. Ici, quarante-cinq favoris d’Henri III assassinèrent le duc de Guise et dans l’édifice religieux jouxtant le castel, Léonard de Vinci gît encore aujourd’hui en son humble tombeau.
 
***
 
Le midi, dans le restaurant où ils déjeunèrent, l’homme qui considérait sa femme comme un chameau eut une autre vision : celle du fessier ténu de la jolie serveuse, celle de ses cheveux roux, de son sourire naturel. Son amabilité, sa grâce, son aide en vue d’afficher le menu via un QR code le touchèrent. Était-ce un délit d’être ainsi séduit ? Quand on regarde le monde, quand on ne fait que regarder les gens, est ce un crime ? Quel en était le châtiment ? Est-ce que Dostoïev skie ?
 
Tout en discutant de Louis XII, d’Anne de Bretagne et de la salle des États-généraux, il regarda la femme de sa vie et au lieu du chameau, il vit un château ! Il songea à ce qu’ils vivaient ensemble, à toutes ces années écoulées en confiance totale et sa trouille du moment et ses questions idiotes s’évanouirent : l’homme qui regardait sa femme comme un château découvrit qu’il n’y avait en elle ni échauguettes, ni mâchicoulis ni surtout… aucune meurtrière !
 
C’est donc tout à fait rasséréné qu’il avala son faux-filet de bœuf, ses frites et sa salade.
 
 
N.B. 1
 
Cher Défiant·e·s du samedi, j’ai un chouïa la trouille de m’être bien gouré. Je crains fort d’avoir traité ici la consigne d’écriture 117 de Filigrane, l’atelier de Dame Licorne.

 Je suis effrayé de surcroît en constatant l’absence, dans tous les vocables de cette contribution, de la seizième des lettres du système utilisé en vue de constituer, avec des consonnes ou des voyelles, des syllabes, des mots, des énoncés et des romans fleuves dont le début nous causerait d’un mondain souffreteux qui durant des années se coucha de bonne heure ».
 
Je vous l’assure : j’ai les chocottes, je tremble des glaouis devant ce fait fort inquiétant : l’influence qu’exercent sur moi les affidés de Raymond Queneau et de l’autre Georges, celui qui arrive à faire des récits sans caser des « e » et des omelettes sans casser des œufs, devient vraiment très inquiétante. Dès demain, je vous en fais serment, je vais consulter !
 
 
N.B. 2
 
- C’est quoi ce charabia, Joe Krapov ?
 

- J’ai bien peur d’avoir pondu un lipogramme en p à partir de la première photo et du bouquin « L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau » ! ;-) 


Joe Krapov



vendredi 5 décembre 2025

JEU 113 : "Bien-aimée" - Joe Krapov



BIEN-AIMÉE SANS COMPLAINTE, 

PAS BOURRÉE (DE COMPLEXES)





Je ne bois pas.

Je ne bois pas systématiquement.

Je ne bois pas systématiquement pour oublier.

Je ne bois pas systématiquement pour oublier le cortège de nos soucis,

l’importance du signe astral,

les pluies d’automne,

le vent nocturne ou bien la chanson de la Lorelei.


Non, je ne me sens pas là dans la fosse comme une ourse.


Je bois à l’occasion.

Je bois à l’occasion qui fera le larron.

Je bois aux danses de Salomé.

Je bois au brasier de mon coeur.

Je bois au mai des autres femmes,

Clotilde, Annie, Marie ou Rosemonde.


Je bois à la santé de l’amour.


Je bois au fil des jours et à celui tranchant

des sept épées des frères Parque.


Je bois pour me rappeler celles et ceux

qui sont partis trop tôt vers la maison des morts.


Je bois pour soutenir le peuple des tziganes

et des gais saltimbanques

et des chantres de la poésie.


Je bois pour que moins lentement passent les heures

de l’ermite et du mal-aimé.


Je bois pour que s’éteigne le son des cors de chasse.


Je bois pour écouter tous les bruits de la ville

Descendant des hauteurs où pense la lumière

Jusqu’à la zone des hôtels borgnes.


Je bois pour rêver des cloches de Pâques,

des œufs semés dans les jardins

et des lapins qu’on ne pose pas près de la carpe.


Je bois pour me souvenir de la blanche neige des hivers d’enfance.


Je bois pour célébrer la langue en mon palais.


Je bois pour que surgissent des colchiques dans les prés,

des promenades au clair de lune,

des crépuscules flamboyants,

des sapins de Noël calme

et des nuits rhénanes paisibles


Je bois pour que l’on fête vendémiaire à la synagogue

et germinal au Parlement.


Je bois pour me promettre d’aller voir un jour à Paris

ce qui coule sous le pont Mirabeau

quoi qu’il en coûte.


Je bois pour conserver un esprit voyageur,

pour rêver de fiançailles avec la Voie lactée,

pour ouvrir toutes les portes à part celle de l’Adieu.


Je bois car je ne suis pas la vulgaire dame d’un soir.


Je bois parce qu’être la Lou des lettres

C’est comme le sucre sur l’absinthe :

Saccharose, ça s’arrose !

.


.




mardi 11 novembre 2025

JEU 112 : "Je n'ai pas fermé l'oeil de la vie !"- Joe Krapov


Il arrive un moment dans nos vies où l’on se sent vraiment perdu pour le marxisme. 

A force de voir les uns s’affronter, s’invectiver, s’envahir et se haïr et les autres devenir des zombi·e·s silencieux, le nez plongé en permanence sur l’écran de leur téléphone, pareil·le·s aux deux paysans de l’Angélus de Millet, on sent bien que l’on prend du poids et que la société guydéborde de partout.

C’est donc avec l’assurance d’un certain âge qu’on effectue et affirme son choix :

1) d’aller au spectacle

2) de le faire venir chez soi

3) de se jeter soi-même en pâture aux lecteurs·trices, aux auditeurs·trices, aux spectateurs·trices, même s’ils se prénomment Pa·trice.

A chaque fois c’est une aventure, une découverte exceptionnelle de l’« enrichissez-vous l’âme » de mots aiguisés plutôt que des mets à Guizot.


1) Aller au spectacle

Samedi soir on est allés revoir Yannick Jaulin. Cette fois-ci c’était pour « J’ai pas fermé l’oeil de la nuit » un spectacle d’il y a vingt ans qu’il a décidé de reprendre tous les ans au mois de novembre en vue peut-être de mourir sur scène ! On ne dira jamais assez combien cette légende urbaine autour de la mort de Molière travaille l’esprit des comédiens !

A-t-on pu rire, ce soir-là, des cimetières et de la mort ! Et comme on a serré les fesses au retour ! C’était à la nuit noire, de Saint-Germain-sur-Ille à rennes via Saint-Grégoire, sur une route de campagne couverte de brouillard, avec des courbes, des carrefours, de longues lignes droites dont on n’apercevait que les cinq premiers mètres et les ronds blancs tracés au sol, semblables aux cailloux semés par le Petit Poucet. Une atmosphère à croiser l’Ankou royalement perché sur son vélo pas éclairé, couvert d’une cagoule noire et porteur d’une sacoche Uber eats pleine d’urnes funéraires sur le dos.

Nous sommes rentrés à bon port puisque je suis encore à jeter l’encre sur les rives du Styx ou plutôt de la Vilaine.



2) Faire entrer le spectacle chez soi

Alors oui, tout petit déjà, on te donne cette petite boîte pour que tu regardes et restes tranquille et tu absorbes le meilleur comme le pire : Zorro, Thierry la Fronde, Nounours et Belphégor, Dorothée, Chantal Goya, Louis de Funès et Albator.

Je ne suis pas du genre à tout rejeter. Je n’ai pas de télé mais j’ai des dévédés, j’en emprunte en bibliothèque et je passe l’hiver sous la table.

Pardon, je passe « L’Hiver sous la table » et on se régale d’Isabelle Carré, de Roland Topor qui a écrit cette merveille de conte théâtral, de Zabou Breitman * qui l’a mise en scène et des autres acteurs excellents dont Dominique Pinon et un violoniste virtuose, Liviu Badiu.



3) Que faire ?

C’est la question que posait Vladimir Il’itch Oulianov dit Lénine. Face à cette société du spectacle, n’ayant pas l’âme d’un militant, d’un ermite ou d’un stylite ou la colère d’un terroriste, on n’a pas grand-chose à proposer à part faire chanter les gens, les faire écrire, les amuser, leur raconter des histoires, leur montrer des images belles ou drôles.

C’est peut-être d’une modestie désespérante mais au moins, pendant ce temps-là, on n’envahit pas l’Ukraine, nous !

P.S. Cela ne nous empêche pas pour autant de demeurer des Marxistes convaincus (tendance Groucho ou Harpo, selon les moments) !


Joe Krapov


* ici on boucle la boucle : Zabou Breitman est la fille de Céline Léger qui tenait le rôle d’Isabelle dans Thierry la Fronde !



vendredi 20 juin 2025

Jeu 107 : Le logogriphe de « Cyrano De Bergerac » - Joe Krapov


 

 

De ce barde un peu barge

Qui commit une ode à la lune

Un poil dérangée

Un autre crayon

Dressa un portrait,

Disons, arrangé !

 

Le voilà désormais,

Pour toute l’éternité,

Gentilhomme crâne,

Grand cheval qui se cabre,

Enragé qui carbure au panache

Entre cour et jardin !

 

Cette pièce,

Ce sera un carnage,

Un degré ultime,

Une tuerie

Qui bercera

Des générations de lecteurs

Et de spectateurs

Séduits par ce tonnerre qui gronde

Et engloutit son pur amour

Dans la noyade.

 

 

 

 Joe Krapov

 

 

mercredi 21 mai 2025

JEU 106 : "Un récit de Capet et d'épais" - Joe Krapov

 


UN RECIT DE CAPET ET D'EPAIS

 

 

- Sire ! Sire !

C’est sans même frapper à la porte que le duc de La Rochefoucauld Liancourt était entré dans la pièce où Louis s’affairait.

 - Est-ce que vous pouvez quitter votre piano deux minutes, Majesté ? L’affaire est très louche et très très grave !

Louis détestait être dérangé par des seconds couteaux lorsqu’il avait du lait sur le feu.

 - Qu’est-ce que c’est que ce barouf sous mes fenêtres ? C’est une émeute ?

- Non, Sire ! C’est une révolution ! D’un genre nouveau. Très… féminin ! Regardez vous-même !

- Venez-là et surveillez moi-ça ! Je n’aime pas les débordements !

Le roi s’approcha de la fenêtre. Au dehors des milliers de femmes de toutes origines, toutes catégories sociales confondues, Bourguignonnes, Savoyardes, de la noblesse, du tiers-état et même aussi du clergé, tapaient sur des casseroles en scandant : « Liberté ! Égalité ! Sororité ! ».

En deux coups de cuillère à pot, Louis retourna relayer le duc devant son instrument de prédilection.

 - Que veulent-elles, cette fois-ci ?

 - Vous avez entendu comme moi : la liberté de ne pas passer par les fourches caudines du mariage, l’égalité de statut et de salaire entre les hommes et les femmes et l’abolition du patriarcat.

- Et c’est en tapant sur ces pauvres casseroles qu’elles espèrent y parvenir ?

 - Pas que, Majesté ! Toutes les femmes se sont mises en grève !

 

- Grand bien leur fasse aux fesses ! Mais n’est-ce pas un peu remettre le couvert ? Il n’y a pas eu déjà une histoire comme ça dans l’antiquité ? En Prusse, je crois. Liszt ist soupe ?

- Non, Sire ce n’est pas de là, « Liszt ist soupe », c’est Lisystrata. C’est une tragédie grecque.

- Eh bien voilà ! Du coup nous héritons d’une comédie française !

 - Ce n’est pas d’une grève du sexe qu’il s’agit mais d’une grève des fourneaux. Les femmes ont décidé de cesser d’être cuisinières, boulangères, maraîchères, poissonnières, épicières, fermières, pâtissières, bouchères, chevrières, laitières et bonnes à tout faire au service des hommes. De « faire la tortore pour les butors » !

- Elles ont raison !

- Certes, peut-être… mais qu’est-ce qu’on va manger maintenant ?

- Vous, je ne sais pas, La Roche. Mais tenez, ma béchamel est terminée. Je vais mélanger avec le reste des ingrédients. Goûtez-moi un peu ça avant que je farcisse et que j’enfourne !

- C’est très bon, Majesté. Mais vous ne semblez pas du tout affolé par les événements !

 - Mon bon La Rochefoucauld, il ne vous a peut-être pas échappé que nous sommes dans les cuisines du château de Versailles. C’est là que je passe le plus clair de mon temps. Dans mon couple, c’est moi qui fais la tambouille. C’est ma façon personnelle de faire bouillir la marmite. En offrant des bouchées à la reine, je lui prouve de façon magistrale que je suis un vrai chef !

 - Mais qu’est-ce qu’on fait, Sire, avec cette révolution des casseroles ?

- Rien ! Décrétez que l’école est obligatoire pour les garçons et les filles et faites donner des cours de diététique et de cuisine aux lardons. Ça leur évitera, dans un siècle ou deux, de devenir obèses en bouffant de la merde et des nitrates ! Et maintenant sortez, j’ai mon dessert à préparer !

 

 

- Alors ? demanda le ministre de l’Intérieur au grand maître de la garde-robe. Que veut-il qu’on fasse ?

- Rien ! Il est complètement toqué ! A force d’idolâtrer sa femme, il va finir par perdre la tête !

- Comment va-t-il poser la toque, alors ?

La Rochefoucauld Liancourt, consterné, contempla le petit homme falot puis il se dit avec philosophie qu’il ne comprenait pas plus la révolution des casseroles que l’humour de ce Vendéen-là. Mais en était-ce réellement ?

Y avait-il quelque chose à comprendre, du reste, à cette époque opaque ?

 

L’Histoire, au fond, ne fait jamais que repasser les plats.

 

 Joe Krapov






vendredi 21 mars 2025

JEU 104 : "La dernière nièce (Célimène perchée") - Joe Krapov

 

LA DERNIÈRE NIÈCE (CÉLIMÈNE, PERCHÉE)

 

Avant qu’on ne lui administre de la morphine Oncle Alceste délirait sur son lit de misère.

- La nuit est peuplée de cyclistes noirs, habillés de noir, qui circulent sans lumière à leur vélo. Rendez nous le Junicode ou offrez-nous cent ans de solitude !

- Il y a aussi des étudiantes blanches dans la même situation, surtout le jeudi soir ! ai-je précisé de peur que l’on ne prît sa réflexion pour du racisme.

 - Ils ont tous une hotte sur le dos. Ils livrent des pizzas ou des plats de restaurants à des gens qui ne savent plus éplucher une carotte ou se faire cuire un œuf. Rendez-nous les cours d’éducation ménagère ou offrez-nous cent ans de solitude !

- Mixtes, de préférence, les cours d’éducation ménagère, ai-je précisé de peur que l’on ne prît sa réflexion pour du sexisme.

 - Il y a des nazis à tous les étages ! Même plus besoin d’incendier le Reichstag pour coller ses opposants en taule, s’en prendre aux livres, à l’histoire et à la science, embrigader tout le monde derrière la dictature du un ! Rendez-nous les colonnes des stylites et offrez-nous cent ans de solitude !

- J’espère que tu n’as pas mis de H majuscule au début de « un » ? ai-je demandé de peur qu’on ne crût qu’il avait quelque chose contre « les Boches », « les Russkofs », « les Ricains »...

Et puis j’ai ajouté :

- Moi, les colonnes stylites, je ne pourrais pas, Tonton ! J’ai le vertige rien qu’à l’idée de monter sur une chaise ! Prêcher dans le désert m’irait mieux. On est tous rendus un peu là, du reste.

 

 

Tonton Alceste souffrait déjà trop pour pouvoir me répondre ou reprendre sa litanie. C’est à ce moment-là que le toubib a décidé de le mettre sous morphine.

Je suis descendu à la bibliothèque de l’hôpital voir si des fois ils n’auraient pas « Cent ans de solitude » de Gabriel García Márquez.

Quand je suis remonté, les mains vides, Tonton était parti au Ciel. Ou en Enfer.

C’est là que j’ai compris. « Cent ans de solitude », ce n’était pas un livre. C’était la dernière revendication de ce vieil anarcho-syndicaliste. Alceste était le dernier membre de ma famille. J’étais l’héritière. Désormais je restais seule à porter en moi encore un peu de leur histoire, à toutes celles et tous ceux qui m’avaient engendrée, accompagnée, nourrie.

Cent ans de solitude, c’est juste ce qui m’attendait si je voulais survivre dans ce monde bousculé et bousculant. Mais c’est justement aussi ce qu’il me fallait si je voulais rester moi-même.

 

Joe Krapov

 

 

 

 

lundi 17 février 2025

JEU 103 : "Loreille et Lardu n'ont pas tout compris" -Joe Krapov

 

LOREILLE ET LARDU N'ONT PAS TOUT COMPRIS !

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Ampère !

- Il était marié ? Je n’étais pas au courant !

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Archimède !

- Tu sais pas qu’elle est morte ? Elle nettoyait sa baignoire et le coup est parti tout seul. La police se demande si ce n’est pas son mari qui l’a poussée.

- A bout ? Il lui a trop mis la pression ?

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Dark Vador !

- Mireille ? Jeanne ?

 

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Descartes !

- Dans le ménage c’est elle qui pensait et c’est lui qui suivait.

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Faraday !

- L’énervée ? Celle qui tournait comme un lion en cage ?

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Newton !

- Elle était pourtant empreinte de gravité et faisait de très bonnes tartes aux pommes !

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Présidentielle !

- Grâce ?

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Royale !

- Ségolène ? Clémence ?

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Poulenc !

- Amélie ?

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Ravel !

- Monica ? Celle qui ne portait que des boléros ?

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Freud !

- Monica ? Celle qui lui a soufflé : « Quelquefois un cigare est juste un cigare » ?

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Schrödinger !

- Elle appelait son mari « mon chat » ! Ça le faisait ronronner de plaisir !

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Galilée !

- Celle qui fait du cinéma ? Je n’ai jamais vu aucun de ses films !

- Et pourtant elle tourne !

 

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Einstein !

- Elle a eu bien du mérite ! C’était un monstre ! Sur la fin de sa vie il tenait des propos décousus ! Il n’ avait plus toute sa tête. Normal vu qu’il avait subi une greffe du cerveau !

- Euh ? Qu’est-ce que tu racontes, là ?

- On parle bien de Frank Einstein ?

- Mais non idiot ! Je parle d’Albert Einstein !

- Ben lui, c’est pareil ! Il tirait la langue à tout bout de champ et tenait des propos incompréhensibles au commun des mortels !

- N’exagérons rien, tout est relatif !

 

- Zut ! On a encore oublié Madame Foucault !

- Bon, ça va ! Tu vas pas nous en faire une pendule, non plus ! Tu pourrais m’en citer un, toi, des maris que Gloria attrapait au Lasso ?

 

Joe Krapov  


 

 
 
 
 

mardi 21 janvier 2025

Jeu 102 : "Souricière policière" - Joe Krapov

 

SOURICIÈRE POLICIÈRE

 

 

Qu’est-ce que c’était beau une ville, la nuit, en ce temps-là !

 Même si à l’époque il y avait plus de « cops » que d’apocopes. On parlait encore des automobiles et non des autos bien que certaines tirassent déjà leur révérence en devenant des tires, des bagnoles ou des caisses. « Mais où sont les limousines d’antan ? » se lamentaient alors les nostalgiques de la Haute-Vienne à qui tout ce progrès filait des "Nom De Dion de boutons".

Au 36 quai des Orfèvres on buvait sec – sic ! -. Qu’est-ce qu’il en est monté, de la brasserie Dauphine, des bières et des sandwiches vers les propos fumeux, les bureaux enfumés, les interrogatoires fameux des passeurs à tabac, Maigret, Janvier, Lucas, Torrence…

- Mets-toi à table, Paulo ! Crache le morceau ou sinon tu vas déguster !

 Dans le Paris d’avant les errances modianesques les néons clignotaient porte de Clignancourt, les caves se rebiffaient et touchaient au grisbi et à Pigalle parfois quelqu’un brisait la glace. Police ! Secours ! C’est alors qu’hurlaient les sirènes, n’évoquant qu’à grand’ peine le fleuve Mississippi dont tout le monde ignorait l’orthographe parce qu’on préférait rêvasser par-dessus la Seine au pont Mirabeau et danser dans les caves et la nuit de Saint-Germain des Prés. Des estafettes queue-de-pie arrivées près des danseuses du gai Moulin rouge sortaient des pèlerines, des képis et des bâtons blancs, des inspecteurs melvilliens en imper et chapeau, passagers de la nuit aux traits encore plus tirés que ceux d’un pianiste de bar louche.

 C’était encore plus beau, ces descentes aux enfers, lorsque la pluie tombait et que se reflétait la lune dans le caniveau.

 A parcourir les rues de la grande truanderie on ne comprenait pas toujours tout. C’est que la dame du lac n’était pas HPI et que c’est compliqué, à la fin de la nuit, aux fins fonds de l’Amérique, le grand sommeil quand la ville dort dans le parfum des dahlias noirs.

Aujourd’hui que le crime est à plus grande échelle, que les autocrates élus relancent les guerres, que les mômes de quinze ans se flinguent pour des histoires de points de deal, je veux qu’on m’attribue deux points sur mon permis… de vider mon grenier !

 

 

J’ai éteint le néon qui faisait scintiller le nom de Simenon sur le Livre de poche. Paradoxalement, c’en est fini, du noir ! J’ai trié mes Goodis, mes Chandler, mes Westlake, mes Malet, mes Irish et mes Brown. Après la corrida sur les Champs-Elysées et la fièvre au Marais, le soleil naît derrière le Louvre : les plaques des rues de Paris, la pipe à tête de taureau et la poire Belle-Hélène de Nestor « Dynamite » Burma sont de nouveau en vente au Secours populaire !

 

Quoi qu’il advienne du futur

Nous n’aurons pas connu l’ennui

Dans la bonne ville de Paris.

Nous fîmes partie de ceux qui lurent

Ces jolis récits d’aventures

Jusque parfois tard dans la nuit.

 

 

Joe Krapov