Tu l’accueilles toujours les mains dans les poches la tête basse la vue brumeuse les yeux rivés sur ton carnet de suivi Tu l’appelles « le gamin » Un vrai moulin à paroles Par politesse tu acquiesces à tout ce qu’il dit car c’est parole d’Évangile Mais tu auras oublié son sermon dès qu’il aura tourné le dos (après la piqûre)
Tu regagnes ton fauteuil Tu te perds alors dans l’immensité de ton paysage intérieur où nul ne peut pénétrer Sur le bord de la fenêtre une mésange vient te dire bonjour Les graines de tournesol se raréfient comme le nombre de tes globules rouges
Entre tes doigts gourds coule le sable de tes jours sans repos de tes nuits sans fard On dirait que le dernier grain est coincé – pour l’éternité
Chers téléspectateurs, nous recevons aujourd'hui, à midi pile, un invité de marque. Monsieur Dieu. Oui, je sais, ça ressemble presque à une blague, pourtant, après maintes sollicitations infructueuses, il a finalement accepté de répondre à nos questions sur quelques sujets brûlants et nous l'en remercions vivement.
- Cher Créateur, comme vous l'imaginez, nous nous interrogeons tous sur l'origine du monde...Comment la matière a-t-elle été créée ? Qu'y avait-il au tout début ? Comment la vie est-elle apparue ? Ce sont des questions qui taraudent tous les habitants de cet univers et puisque nous avons la chance de pouvoir enfin vous interviewer en direct, nous sommes tous suspendus à vos lèvres...Pouvez-vous nous raconter en détail la façon dont vous vous y êtes pris ?
- Eh bien, chère Madame Salomé, comme vous le supposez, c'est une histoire assez longue, assez compliquée, mais je vais essayer...
A cette époque lointaine, je n'étais pas encore "Dieu"...j'étais juste un enfant. Un enfant qui, comme tous les enfants, passait le plus clair de son temps...à jouer. Tout a commencé, voyez vous, un jour où je jouais tout seul, dans le bac à sable. J'ai pris une poignée de sable et je l'ai laissée filer entre mes doigts. C'était doux...c'était fluide...c'était amusant... Alors, j'ai recommencé...une fois, deux fois, trois fois...dix fois. Plus je recommençais, et plus ça me fascinait. J'ai donc continué...Et c'est comme ça que j'ai créé le temps.
- Vous voulez dire que c'est ce jour-là que le temps a commencé à "couler"...?
- Exactement. J'ai lancé le "sablier"...et il ne s'est plus arrêté.
- Et ensuite ?
- Eh bien, ensuite, il y a eu un bruit. Un grand bruit...comme une déflagration.
- Un Big Bang ?
- Oui. Enfin, dans ma petite tête d'enfant, j'ai appelé ça un "Grand Boum". Mais vous pouvez dire "Big Bang", si vous préférez. C'est la même chose.
- Et cette déflagration, qu'est-ce que c'était ?
- C'était mon père qui se mettait en colère...Faut dire que, absorbé par mon jeu de sable, je n'étais pas rentré à l'heure pour le repas familial. Alors, il s'est mis dans tous ses états. Vous ne connaissez pas le père Zeus...il n'est pas d'un calme olympien...c'est le moins qu'on puisse dire. Ce n'est pas un mauvais bougre mais il est assez "soupe au lait". Ne me voyant pas revenir, il a donc lancé quelques éclairs...et piqué une colère, qui s'est traduite par un gros coup de tonnerre.
- Je vois. Et ensuite, que s'est-il passé ?
- Eh bien, il y eu un orage et la pluie a commencé à tomber. En très peu de temps, tout mon sable a été mouillé. Heureusement, ça n'a pas duré très longtemps. Quand la pluie s'est arrêtée, j'ai pu recommencer à jouer.
- Vous n'êtes pas retourné à la maison ?
- Oh non, j'avais trop peur de me faire gronder. Je préférais attendre que mon paternel se calme. J'ai donc continué à jouer...et là, c'était vraiment bien parce que je me suis aperçu que le sable mouillé, c'est formidable pour créer tout ce qu'on veut. J'ai pris ma pelle et mon seau et j'ai fabriqué des tas de trucs...différents. C'est comme ça que la matière a pris "forme"...
- Grâce à votre imagination ?
- Oui, j'avais beaucoup d'idées...j'étais un gamin très créatif. J'ai donc laissé libre cours à mon imagination...je ne sais plus combien de choses j'ai inventées. Tout ce dont je me souviens, c'est que j'y ai passé toute la journée. Et puis le lendemain, j'ai continué...ça a duré toute la semaine. Le dimanche, j'étais un peu fatigué. je me suis reposé.
- Et vous étiez content de vous ?
- Oui, plutôt. J'ai vu que ce que j'avais fait était beau. Et bon. D'ailleurs, au final, mon père m'a félicité. Il était fier de moi. C'est ce qui m'a permis d'échapper à la punition.
- Vous pourriez nous donner une date approximative de ce "grand début" ?
- C'est difficile à dater exactement. Je dirais quelques dizaines de milliards d'années. Je sais que ça a l'air vieux, mais pour moi, c'est comme si c'était hier. Les dieux ont une vie extrêmement longue...Pour nous, votre vie d'humains équivaut à un "battement de cils"...Un siècle est une fraction de seconde et un millénaire, une petite minute. Nous ne sommes pas sur la même échelle de temps. Il y a votre temps...et le nôtre.
- Et la Vie, comment la Vie est-elle apparue ?
- Hum...ça, c'est encore plus difficile à expliquer...Le lundi matin, j'ai entendu non pas un bruit, comme la première fois, mais une succession de bruits. J'ai couru au bac...et j'ai vu une sorte de "grouillement"...ça bougeait, ça s'agitait...c'était comme une immense fourmilière...Comment cela a-t-il été possible ? Je ne sais pas. Je cherche toujours...La seule chose certaine, c'est que mon père doit y être pour quelque chose. Moi, j'étais trop jeune pour ce genre de performance.
- Vous lui en avez parlé ? Vous lui avez posé des questions à ce sujet ?
- Oui, bien sûr. Mais il ne m'a pas répondu. Il m'a juste dit : "Tu comprendras quand tu seras plus grand."
- Nous n'aurons donc pas de réponse à cette profonde pensée philosophique : "D'où venons-nous ?"
- Eh non. J'en suis bien désolé, mais comprenez que même les dieux ont leurs lacunes. Je ne sais pas tout.
- Il nous faudrait interviewer Zeus lui-même ?
- Je doute qu'il vous réponde. C'est quelqu'un qui n'a pas envie d'être détrôné. Il garde ses secrets. Je pense qu'il vous faudra attendre encore quelques milliards d'années...quand viendra le moment de la succession. C'est à ce moment-là que la transmission des savoirs se fera entre lui et moi.
- Monsieur Dieu, merci. Nous prendrons donc rendez-vous pour un entretien ultérieur. Demain, notre invitée sera Madame Soleil. Bonne journée à tous !
Ce ne sont que des grains de sable, tellement minuscules que, séparés les uns des autres ils ne sont rien, ou si peu, ainsi personne ne les remarque. Le moindre zéphyr les emporte, là-bas, loin de nous. Les voilà dans notre oubli. Ils ne servent à rien, pourquoi s'en préoccuper plus avant.
Cependant, pour qu'un morceau de roche devienne sable, il lui aura fallu des centaines de milliers d'années. Devenir grain de sable nécessite un très long apprentissage, lequel, chez certaines roches cela peut prendre des millions d'années. Et le petit grain de sable que nous évoquons, combien de temps lui faudra-t-il pour rejoindre ses semblables dans un désert qui lui convienne ?
L'enfant ne pensait pas encore de cette manière. Il s'amusait à faire couler le sable entre ses doigts. Il avait le temps avant d'aller à la découverte de ses origines. Les origines du sable, bien entendu. Mais qu'en serait-il de ses origines personnelles. Jusqu'où dans le temps remontent ses ancêtres humains ? Arrière-petit-fils très lointain d'Homo sapiens il en est au balbutiement de son existence. Peut-il se concevoir tel qu'il deviendra : un géologue célèbre, étudiant les carottes forées, afin de tout apprendre sur l'histoire de la planète ? Ou plutôt jardinier cultivant carottes et navets ?
Nous passerons bien peu de temps sur Terre. La vie nous file entre les doigts et nous sommes destinés à redevenir poussière d'étoiles, voyageurs de l'univers. En partance vers l'éternel retour, revenir, le même encore et encore, et peut-être, qui sait, enfin découvrir autre chose que de la répétition. Faire la nique à Nietzsche en quelque sorte. être, puis renaître, inventé autrement.
Pour l'immédiat l'enfant admire son « jeu » avec le sable. Peut-être un jour admirera-t-il son « je » à l'aide de son esprit.
Ce sera sa chance … ou son erreur la plus grande. Qui sait ? Personne !
Chaque nouvelle de cet auteur, Philippe Delerm, ne contient pas plus de quarante lignes.
Il écrit toujours au présent et use et abuse du pronom « on » à la place du « je ».
Il
fait des phrases courtes mais avec beaucoup d’adjectifs pour raconter
des événements de la vie quotidienne, des situations sans rien
d’exceptionnel que tout le monde a vécues au moins une fois.
« On est entre la thèse de sociologie et la rédaction de 1er de la classe ».
Dans
ce style-là vous écrirez de deux à cinq petits textes dont le titre
sera choisi dans cette liste extraite de « Le Trottoir au soleil » :
Au
nord de soi - Avec son petit matos - Cette lumière-là - Chez moi - Dans
un grain de sable, toute la plage - Deuxième vie - Dimanche matin - Du
soleil et de l’eau sur un lavoir - Égoïste - Enfin ! - Je peux vous
faire à dîner - Je veux redoubler - La figue mûre - Le ballon jaune - Le
bonheur des amers - Le café dans un verre - Le cauchemar du trois
étoiles - Le trottoir au soleil - Les persistants lilas - Les
Toulousaines - On n’est pas invité ! - Passez une bonne après-midi -
Pépites du métro - Quelques cerises noires - Se plaire dans Turin -
Secouer sa serviette sur la plage - Terre à terre - Travailleurs du
dimanche - Un champ de canne à sucre - Vivante par défaut
Au nord de soi
Parfois, la vie est belle...on est au soleil, dans la chaleur de la vie, dans la chaleur des autres. On rit, on chante, on se donne des rendez-vous. Avec un chat, un arbre, un voisin. Avec soi aussi. Avec un livre au coin du feu. Avec un bout de ciel et deux nuages qui passent. Parfois, tout est fluide, tout coule naturellement et joyeusement. On ne se pose pas de question.
Et puis, parfois, on bute. On s'accroche. Dans les ronces de la vie. Dans un contre-temps, un incident, une broutille. Ou dans un malentendu, une dispute, une trahison qu'on n'attendait pas. Le ciel se couvre, la neige tombe sur nos espoirs fanés et l'hiver s'étend.
Glacial. Inhospitalier.
Parfois, on est au nord de soi.
Vivant par défaut
Pourquoi se lever ? On est tellement bien dans la tiédeur des draps. Quand on devine la lueur du jour à travers les fentes des volets, que tout est calme et que le réveil n'a pas encore sonné. Quand on profite des dernières minutes d'une nuit insouciante. Quand on a encore de la brume dans le cerveau et des rêves effilochés au bord des cils.
Pourquoi se lever ? On sait ce qui nous attend : la douche, le métro, les collègues, le stress...et ce combat sans fin pour survivre dans la jungle moderne.
Pourquoi se lever ? Alors que c'est quand on dort qu'on vit le plus intensément. On vit dans la merveille. Dans le champ de tous les possibles. On admire, on frémit, on court, on vole...
Au réveil, on se sent "vivant par défaut".
Je veux redoubler
Dans l'enfance, on tremble tous à l'idée de redoubler. Refaire une année encore...la même chose : retraverser les mêmes leçons, les mêmes exercices...La perspective du redoublement est un cauchemar.
Et puis, on grandit, on devient adulte, on devient vieux...et là, tout à coup, à l'orée du grand départ...on est pris d'une idée folle :
"Grand Dieu, c'est passé si vite...s'il vous plaît, je ne pourrais pas redoubler ?"
Deuxième vie
Imaginez. On ferait une deuxième vie...comme on fait une deuxième année scolaire : on se souviendrait de la précédente et on s'appliquerait. On se dirait : "Tiens, ça, ce n'est pas si difficile, la vie, finalement."
On se sentirait plus grand, plus sûr de soi...on roulerait les mécaniques devant ceux qui ne connaissent pas les codes, qui expérimentent les choses pour la première fois. On râlerait un peu, aussi, juste ce qu'il faut...
Ce serait plus facile, plus prévisible en tout cas...Alors on savourerait un peu plus les récrés, les bons moments, les amis et on referait des erreurs, bien sûr, mais pas les mêmes. Oui, ce serait bien, une deuxième vie.