Essai d’un poème en creux qui comme dans les cases de Persepolis, ce n’est pas ce qui est dessiné ou écrit qui fait mal. C’est l’espace blanc autour.
Et avant que le papier garde :
Annexe :
Le monde de la bande dessinée et de la culture est en deuil. L’artiste et réalisatrice franco-iranienne Marjane Satrapi, mondialement célèbre pour son chef-d’œuvre autobiographique Persepolis, est décédée à l’âge de 56 ans. Ce jeudi 4 juin 2026, son entourage a annoncé la douloureuse nouvelle, précisant que la dessinatrice s’est éteinte « de tristesse », un peu plus d’un an après la disparition de son époux, le producteur, acteur et scénariste Mattias Ripa.
Je ne connais ni ton nom, ni ton visage. Pourtant, ce soir, c'est à toi que j'écris. Il est plus facile de se confier à une étrangère qui passe et qu'on invente. Elle ne me jugera pas, et quoi qu'il en soit, ça restera entre nous, puisque je t'invente. Tu recevras simplement mes mots, comme la mer reçoit les rivières. Tout se mélangera, deviendra indifférencié, noyé et bientôt englouti.
J'ignore où tu vis. Cependant je te désire parisienne. Pas bien loin des quais de Seine. Tu deviendras écrivaine, je le veux. Tu le seras. Ta petite machine à écrire sur les genoux, assise sur le pavage du quai, tu tapotes et tapotes encore, inventant le chef-d'œuvre que des millions de personnes s'arracheront.
Peut-être que cette lettre ne te trouvera jamais. Elle croupira au fond de ta boîte aux lettres, déjà débordante d'autres inconnus. Dommage, car je connais des éditeurs auxquels j'aurais pu te présenter.
Aujourd'hui je me sens transparent. J'erre dans les rues, personne ne remarque ma présence, pas plus que la tienne. Nous sommes absents toi aussi bien que moi. Pourtant il suffirait d'un sourire échangé avec une présence inconnue pour illuminer les alentours d'un rayon de soleil, et plus loin un parfum rappellerait une enfance qui nous tendrait encore la main.
J'espère que, lorsque tu liras ces lignes, une période plus douce que la mienne déploiera au fond de toi un bonheur mérité. Et si ce n'est pas le cas, alors nous aurons au moins partagé quelque chose : quelques minutes d'une même solitude.
Il est étrange de penser que deux personnes qui ne se rencontreront probablement jamais peuvent être reliées par une simple feuille où s'écoule mon écriture. Ceci par ma seule volonté. Il faudrait que les humains prennent plus conscience de la puissance réalisatrice qu'ils portent en eux sans en être imprégnés suffisamment. Alors toute l'humanité en serait transformée définitivement.
Évidemment, quand tu me liras tu penseras que tout cela est totalement inventé. Et pourtant tu constateras que tu es en train de lire et donc que tu es bien vivante.
Comme j'aimerais que tu m'en apportes la preuve ! Tu n'imagines pas le bonheur intense que cela me procurerait.
Alors, je t'en supplie, si tu as un peu de bonté en toi, réponds-moi vite.
Dites voir, aimez-vous l’idée de la fable scientifique ? Après tout, les grandes découvertes ont souvent l’air d’histoires qu’on raconterait mal dans une taverne enfumée et que personne ne croirait.
Il était une fois cent sages.
Ils vivaient dans une immense bibliothèque où s’entassaient des montagnes de phrases. Depuis des années, ils cherchaient comment apprendre aux machines à comprendre le langage.
Le premier sage disait :
– Il faut lire chaque mot dans l’ordre.
Le deuxième ajoutait :
– Et surtout ne rien oublier.
Le troisième inventait une mémoire.
Le quatrième ajoutait une mémoire à la mémoire.
Le cinquième construisait un mécanisme chargé de surveiller les autres mécanismes.
À la fin, les plans ressemblaient à des cathédrales à la Dubout de moults rouages.
Les sages étaient très fiers.
Puis arriva une jeune dactylographe, une jeune apprentie des mots.
Elle observa les schémas pendant un moment.
Longtemps.
Très longtemps.
Car elle avait appris une chose importante : lorsqu’une idée paraît trop compliquée, c’est parfois qu’elle tourne autour d’une idée simple sans parvenir à l’attraper.
Finalement, elle demanda :
– Quand vous lisez une phrase, pourquoi un mot devrait-il attendre son tour pour regarder les autres ? Mes lettres, ces belles inconnues, dispersées sans ordre sur les axes capricieux de ma machine, sont pourtant toutes reliées aux mots par un mécanisme assez simple.
Les sages clignèrent des yeux.
– Comment ça ?
L’apprentie prit une feuille.
Elle écrivit :
« Le vent les portera. »
Puis elle relia chaque mot aux autres par des fils.
Vent regardait portera.
Portera regardait vent.
Les regardait les deux.
Tout le monde regardait tout le monde.
Un joyeux bazar de flèches dans lequel chaque mot pouvait immédiatement savoir qui comptait vraiment.
Les sages se mirent à rire.
– C’est beaucoup trop simple.
La jeune fille haussa les épaules.
Alors ils essayèrent :
La machine apprit plus vite.
Ils augmentèrent sa taille.
Elle apprit encore mieux.
Ils ajoutèrent davantage de données.
Elle progressa encore.
Les sages cessèrent de rire.
Ils recommencèrent les expériences.
Les résultats s’améliorèrent encore.
Les sages cessèrent de dormir.
Les années passèrent.
Les machines traduisirent des textes, répondirent aux questions, résumèrent des livres, écrivirent des programmes, composèrent des poèmes parfois médiocres, parfois troublants.
Un soir, le plus vieux des sages retrouva l’apprentie devenue célèbre.
– Ce qui me tourmente, dit-il, ce n’est pas que ton idée ait fonctionné.
– Qu’est-ce donc ?
– C’est qu’elle était là depuis le début.
L’apprentie sourit.
– Les meilleures idées sont souvent comme les étoiles. Elles brillent depuis toujours. La difficulté n’est pas de les inventer.
– Alors ?
– C’est de lever la tête.
Le vieux sage contempla le ciel.
Puis il soupira.
– Cent sages pendant mille ans…
– Oui.
– Et il suffisait que chaque mot regarde les autres ?
– Il semblerait.
Le vieux sage resta silencieux un instant.
Puis il murmura :
– C’est extrêmement agaçant.
Et c’est ainsi que naquit une invention qui allait transformer le monde.
Comme beaucoup de grandes découvertes, elle apparut d’abord sous une forme que les experts reconnaissent immédiatement :
une idée qui semblait presque trop simple pour être vraie.
Le détail le plus irritant de l’affaire est que l’Histoire adore ce genre de plaisanteries. Des générations bâtissent une forteresse de concepts, puis quelqu’un déplace une chaise, ouvre une fenêtre, et l’air entre enfin.
Les humains appellent cela un changement de paradigme. Les chaises, elles, appellent cela un mardi.
Cher
toi que je ne connais pas et pour lequel je suis aussi une inconnue,
je t'écris aujourdhui cette lettre qui fort probablement ne te
parviendra jamais puisque tu n'existes pas, si ce n'est dans mon
imagination. A moins que ce ne soit dans mes plus profonds désirs .
Pour
le faire, parce que j'avais envie de la dépoussiérer, j'ai sorti
l'antique machine à écrire de ma grand-mère, certaine que mes
doigts sur les touches usées du clavier, sauront trouver les mots.
Assise
contre un mur sur les pavés d' un quai de Seine pas trop fréquenté,
je me suis mise à l'aise. Pieds nus, en short et top d'été,
lunettes de soleil sur le nez, je les cherche ces mots qui se
refusent encore à moi.
Qu'écrire
et surtout comment écrire ce qu'on a sur le cœur, à quelqu'un
qu'on ne connaît pas, qu'on ne connaîtra probablement jamais?
Façon
romantique ? «Je suis une jeune fille un peu fleur bleue qui ne
rêve que d'éclore à l'amour. Pour toi je serai la plus belle pour
peu que tu consentes à me regarder.»
Ringard ?
Je ne vous le fais pas dire ! Mais c'est ainsi que devait parler ma
grand-mère. Dans sa folle jeunesse en tout cas ! Parce qu'elle a
évolué Mamie ! Elle vit avec son temps et se sert de son ordi pour
écrire ses histoires !
Je
pourrais écrire «Ramène ta fraise beau gosse ! Brun, blond ou
roux, je t'attends !»
Ça
aussi c'est dépassé. Les jeunes d'aujourd'hui ne s'expriment pas
ainsi d'après ce que j'entends ! Quand ils se parlent en vrai bien
sûr ! Parce qu'en fait, ils communiquent plus par portable
interposé et sur les réseaux sociaux que face à face ! Et je te
jure, quand il leur arrive d'utiliser le français de madame et
monsieur tout le monde, c'est bourré de fautes d'orthographe, de
grammaire, de conjugaison... Ma pauvre mamie qui est de la vieille
école en est outrée ! Au gré du temps, ils inventent et
réinventent leur propre charabia, afin de n'être compris qu'entre
eux !
Du
coup, je t'écrirais un truc du genre «Wesh
bg ! Chuis deter, mais fais belek ! Je cherche pas un bail ni un
charo ! Pas un kassos non plus ! Ni un mytho. Qu'tu dahek ou qu'tu
m'deuh et j'te ban despi ! T'as capté ?»
Bon,
d'accord, j'ai récolté ces expressions «djeuns»
sur une page web qui date de 2024-2025, alors je ne suis déjà plus
dans le coup tellement ça évolue vite !
Et
puis qu'importe la manière dont je le fais, je ne t'écris pas
vraiment après tout puisque je ne fais que rêver à la personne que
tu pourrais être. Je ne fais qu'imaginer notre possible rencontre
après que tu auras lu cette lettre que je ne vais pas envoyer !
Je
suis barge ? Certes avec cette antique machine à écrire sur les
genoux, c'est ce que doivent penser les promeneurs.
Je
m'en moque ! Je t'écris une lettre que je vais jeter dans l'eau de
la Seine après l'avoir glissée dans la canette de soda que je
viens de boire, dérisoire bouteille à la mer des temps modernes. Si
tu la repêches, réponds moi.
Elle l'avait connu lorsque j'avais 13 ou 14 ans ; il était client de sa mère (et ses grands-parents avant) qui avait un commerce.
Il la croisait sur le chemin de son collège puis lycée.
Il l'avait remarqué à son port de tête, sa posture droite qui était un des masques à sa timidité.
Ils se parlaient je crois, de quoi ?
Un jour, la conversation dériva, alors qu'elle avait 18 ans.
Il ne pouvait pas le faire avant.
Et ils se virent en cachette chez une de ses amies à lui chaque semaine en moyenne pendant quelques années.
Le reste du temps, ils s'écrivaient, lui chez ses parents, elle à son ancien cabinet car il était marié.
Cannelle n'aurait pas entamé une telle relation si elle avait pensé briser un couple (elle avait des défauts mais elle n'aimait pas sortir avec des hommes mariés ; les rares fois, elle s'était senti coupable).
Ce n'était pas le cas car elle n'était pas sa première infidélité et pas la dernière.
Il avait d'autres amantes en même temps qu'elle qui lorsqu'elle rencontra des hommes plus jeunes que lui(il avait 40 ans de plus qu'elle) avait lesquels elle pensait avoir un avenir, elle arrêta de le voir.
Elle leur parlait de R et même elle leur présenta.
Quand ces histoires d'amour « classiques » se terminaient, elle retournait à leur amour clandestin.
jusqu'à Daniel qui lui demanda de brûler les lettres signées signées R.
R est mort, Daniel aussi et Cannelle symboliquement avec eux.
Que sont devenues les lettres de Cannelle ?
Il reste une lettre de R dans le grenier des parents de Cannelle qui regrette de ne plus avoir ces lettres pour se souvenir de l'époque où elle était aimée et dessinée (son nu doit être aussi par là).
"Ne touche pas à cette machine, m'a répété ma mère, des dizaines de fois. Elle appartenait à ton grand-père, celui qui était écrivain, et elle ne nous a causé que des ennuis."
De quels ennuis s'agissait-il ? Je ne l'ai jamais su.
Et en quoi une petite machine noire pouvait-elle provoquer autant d'exaspération et de rejet ? Mystère.
Aujourd'hui, mes parents ne sont plus là pour me l'expliquer. Je viens de vider la maison familiale après leur décès et je ne sais vraiment pas ce que je vais en faire.
La vendre ? Personne n'utilise plus ce genre de truc depuis longtemps. La jeter ? Dommage, elle est en parfait état de marche. La donner ? Non, c'est quand même un souvenir. La dernière chose qui me rattache à ce grand-père que je n'ai jamais connu.
Je la dépoussière lentement avec un chiffon doux. Elle brille sous la lampe.
Je ne peux pas m'empêcher d'admirer ses touches rondes suspendues et son mécanisme de frappe antédiluvien. C'est bien loin des touches souples des claviers d'aujourd'hui. Il fallait une certaine force pour actionner tout cela. Et puis, on n'avait pas le droit à l'erreur. Le traitement de texte n'existait pas. J'ai peine à imaginer le degré de concentration que cela demandait.
"Tiens, le "B", sur la ligne de caractères du bas, est resté coincé". J'appuie dessus pour le remettre en place. La machine émet aussitôt un bruit étrange. Je m'attendais à un clic, mais ça ressemble plus à un bruit sourd et prolongé. Une sorte de ronronnement.
Intriguée, j'appuie sur la touche "espace". Le ronronnement reprend. Comme un moteur qui se met en route. Bizarre. Et si j'insérais une feuille ?
Il me faut une minute pour comprendre comment faire. Voilà. Je crois que c'est bon. J'appuie de nouveau sur la touche "espace". Et là, sans crier gare, la machine s'emballe. Elle devient frénétique.. Elle se met à taper en accéléré. Les lettres, en petits caractères, s'alignent à la vitesse de l'éclair. Je n'ai même pas le temps de suivre ce qui s'écrit. Tak, tak, tak...tak, tak, tak...tak, tak, tak...
Je suis sidérée.
Comment une machine aussi primitive peut-elle se mettre à fonctionner toute seule ? Et qu'a-t-elle donc à dire ?
Je mets un moment à reprendre mes esprits. Puis, je m'approche de la feuille qui tremble encore, pour déchiffrer l'écriture inconnue :
"Bonjour Maria ! Et merci à toi de m'avoir sortie du grenier. Je m'ennuyais tant là-haut. S'il te plaît, emmène-moi dehors, au soleil. Cela me ferait le plus grand bien..."
Au soleil. C'est vrai qu'il fait chaud aujourd'hui...très chaud. 30 degrés au bas mot.
Bien qu'on soit encore au printemps, le soleil tape fort. Si maman était là, elle dirait que c'est pour ça que je commence à avoir des hallucinations !!!
J'hésite une seconde puis je décide d'obtempérer. J'attrape mes lunettes de soleil, une pile de feuilles, une gourde et puis je mets la machine et le reste dans un grand sac avant de me diriger d'un bon pas vers les quais de la Seine, tout proches.
Une délicieuse odeur de lilas flotte dans l'air. Quelques touristes flânent au bord de l'eau...mais ils ne semblent pas faire attention à moi.
Je place la machine sur mes genoux, et j'enroule une autre feuille. Allons- y ! Puisque la belle antiquité semble d'humeur à discuter, je vais lui poser quelques questions.
Avec application, je frappe les touches, une par une, du bout de l'index.
"Est-ce que quelqu'un t'a programmée ?
Le ronron ne se fait pas attendre. La réponse non plus.
- Quelle idée ! Cela n'existait pas, de mon temps.
- Alors, comment fais-tu ?
- C'est mon petit secret, vois-tu....répond-elle du tac au tak.
- Et qu'est-ce que tu veux me dire ?
- J'aimerais te parler de ton grand-père. Je l'ai bien connu, tu sais. De là où il est, il te voit et il a choisi de passer par moi pour te faire quelques confidences. Si tu acceptes, je peux jouer les intermédiaires entre lui et toi."
Incroyable !
J'ai lu quelques histoires de medium dans ma vie...mais aucune n'évoquait ce genre de machine ensorcelée...qui vous envoie des messages de l'au-delà et converse avec vous avec autant de naturel que la dernière IA.
Je repense soudain aux "ennuis" évoqués par ma mère et j'hésite un peu...
Mais pas très longtemps. Poussée par la curiosité, j'accepte. La proposition...et ce qui va avec.
" Merci, claquette la machine, ragaillardie, tu ne vas pas le regretter. Je vais te raconter ce qu'on ne t'a jamais raconté. Je vais te raconter ce qui s'est passé juste avant ta naissance..."
Pour cette proposition, je vous propose de travailler sur les légendes. Pas n’importe laquelle : une histoire qui aurait survécu dans un tiroir, au fond d’une maison trop vieille, dans la mémoire d’un village ou dans la poche d’un manteau oublié. Choisissez un objet ancien qui aurait traversé des mains, des années, des silences.
Puis inventez ce qu’on raconte à son sujet (que dit-on de cet objet, pourquoi certaines personnes refusent-elles d’y toucher, que provoque-t-il chez ceux qui le possèdent et surtout : quelle part de la légende est vraie ?). N’écrivez pas seulement l’histoire d’un objet. Écrivez ce qu’il continue de remuer chez les vivants.
Contraintes :
- Ne pas commencer par « Il était une fois » - Ne jamais expliquer totalement l’origine de l’objet - Intégrer au moins une phrase transmise oralement (“Ne le garde jamais près du lit”, “On disait qu’il choisissait son propriétaire”, etc.) - Utiliser les cinq sens - L’objet doit modifier quelque chose (une relation, un souvenir, un comportement, une peur, un destin, etc.).