mercredi 12 juillet 2023

AI et Jeu 84 : "Le jeu de l'amour et du hasard" - La Licorne

 

 


 

Le jeu de l'amour et du hasard

 

C'était un jeudi.  C'est toujours le jeudi que le hasard me sourit. 

Bon, pour être précis, c'était aussi le 1er avril. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai su, quand je lui ai demandé de quel signe il était, et qu'il a répondu "Poissons", que c'était vraiment mon jour. Et puis, quand il a ajouté je m'appelle "Dédé", là, j'ai su que la chance était définitivement de notre côté. 

Ensuite, je me souviens qu'il m'a dit que son nombre fétiche, c'était le cinq. Rapport au pentagone du ballon de foot, qu'il a précisé. Là, je n'ai pas compris pourquoi...mais j'ai compris qu'il était plus intelligent que moi et que moi, je ne m'intéressais qu'à la rondeur de l'objet, alors que lui, il prenait manifestement le temps d'en compter les angles.

Ma revanche, pourtant, ne tarderait pas : "rond comme un ballon", c'est une expression que j'allais employer souvent à son propos, dans les années qui suivraient. Mais ce jour-là, je n'avais d'yeux, mon dieu, que pour sa fringante moustache et sa casquette de base-ball, aussi noire que ses cheveux et que ses ongles.

Il avait de l'allure et du charme. Un charme un peu canaille, comme j'aime. Rien à voir avec ces binoclards qui vous font fuir avec leur cravate et leurs grands mots. Dédé, je comprenais tout ce qu'il me disait. Il savait me parler. Après cette première rencontre, jamais plus je ne l'ai entendu prononcer un mot compliqué comme "pentagone", et c'est tant mieux.

Il était humble. Il se dévalorisait même, parfois. "Je ne suis pas le pingouin qui glisse le plus loin..." disait-il entre deux verres, mais je sais me débrouiller...Et attention, c'est pas parce que je suis belge, que je suis plus bête qu'un français !

Quand je lui avais dit que, justement, ma mère était flamande, là, il avait jubilé ! Une flamande, ou une fille de flamande, cria-t-il à la cantonade, ça s'invite à danser...Et c'est là qu'il avait entamé, en braillant, la fameuse chanson du grand Jacques :

Les Flamandes dansent sans rien dire
Sans rien dire aux dimanches sonnants
Les Flamandes dansent sans rien dire
Les Flamandes ça n'est pas causant.

Si elles dansent, c'est parce qu'elles ont vingt ans
Et qu'à vingt ans il faut se fiancer
Se fiancer pour pouvoir se marier
Et se marier pour avoir des enfants

C’est ce que leur ont dit leurs parents
Ah, l'bedeau et même Son Éminence
L’Archiprêtre qui prêche au couvent
Et c’est pour ça et c’est pour ça qu’elles dansent...

Tout de suite après, il m'avait prise par la taille et m'avait fait tourner au milieu du bar du PMU, sous les regards éberlués du patron et de la patronne qui n'avaient pas vu ça depuis longtemps. 

Non, vraiment , c'était un jour de chance que ce jour-là. 

Et comme l'avait prédit Brel, on s'est mariés, on a eu des enfants, cinq en tout, comme les côtés du pentagone...et  puis six ans de bonheur...Six ans seulement, parce que le Dédé, il est parti trop vite. Emporté par une maladie bizarre, la maladie d' "six roses", qu'il a dit, le médecin. Je le savais, moi, que notre chiffre porte-bonheur, c'était pas le six.

Il est mort le 1er avril. Le jour anniversaire de notre rencontre. Y'a pas de hasard, n'est-ce pas ? Depuis, chaque année, je lui apporte des roses sur sa tombe, en souvenir. Mais j'en apporte que cinq, parce que c'était son chiffre...et parce qu'on était comme les doigts de la main, lui et moi.

 

La Licorne

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Consignes :

 

 
Photonanie nous a proposé d'écrire une anticatastase  
dans laquelle on retrouverait, habilement glissés,
 les mots suivants: albedo, pentagone
et l’expression 
“ne pas être le pingouin qui glisse le plus loin” ...
 
 
De plus, Carnets Paresseux souhaitait  
qu’on soit un poil ironique
et que quelques éléments calendaires passent, 
nobles et paisibles (ou grotesques et frénétiques) 
au fond du décor.
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Au passage, j'en ai profité pour  répondre aussi
à mes propres consignes du Jeu 84... :-)
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9 commentaires:

  1. C'est super la Licorne! Finement glissé "l'ah l'bedeau" et c'est doublement jubilatoire pour moi qui suis...à moitié flamande par mon père 😉
    J'ai bien aimé cette histoire d'amour et de "six roses" comme le chantait si bien notre Annie Cordy nationale!

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    1. J'apprends décidément beaucoup avec toi...
      Après les figures de style inconnues, ce sont les vieilles chansons ! Je ne connaissais pas cette "perle" d'Annie Cordy...Chanson qui colle parfaitement à la situation, c'est vrai...

      Merci...
      Et j'espère que les flamandes ne se vexeront pas...
      Je les aime ! :-)

      Bisous

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  2. Bon jour,
    Diantre, superbe, délicat ... et cela me fait au bois de rose très résistant à tous les temps... de conjugaison... :)
    Bonne journée
    Max-Louis

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    1. Merci Max-Louis !
      Et toi, tu as participé ?

      Je vais aller voir...

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    2. Oui, j'ai fait participation :) (Je réponds avec un certain retard, mille excuses)

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  3. Une combinaison brillante... de trois consignes d'écriture qui ne doit rien au hasard mais tout à ton amour des mots !

    Pour le cas où je n'arriverais pas trop tard mais où nous aurions encore des problèmes de transmission de messages, j'ai participé au jeu 84 et publié cela sur mon blog ce matin :

    http://krapoveries.canalblog.com/archives/2023/07/27/39988411.html

    C'est normalement dans ta boîte mais tu peux le récupérer là s'il n'y est pas et si tu veux le publier ici. Bonne reprise et bon été à toi et à tes visiteurs et visiteuses !

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    1. Bonne nouvelle : nos soucis de communication...ont l'air d'être terminés.
      Bien reçu et publié !

      Merci mille fois pour ta participation !
      (ça ne s'est pas bousculé au portillon, ce mois-ci...les vacances, sans doute...)

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  4. Comment tu nous as glissé "pentagone", l'air de rien -fffft ! sous le tapis.
    Y a pas, ton texte déménage, ma Jolie.

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    1. Merci Tiniak !
      J'avais pensé aussi à "pinte à...", mais je ne connaissais pas de "gone"... ;-))

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