mercredi 16 mai 2018

JEU 36 : Grand vent et coq à l'âne


 



C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde.
L’un monte vers les crêtes, s’appuie sur les collines, pille le verger, vide l’étang du voisin aussi bien que la mer morte (passe au dessus des prés une nuée folle de cerises mêlées de petits poissons) ; l’autre, qui courbe la vallée, plie les bosquets, ravage les blés en herbe, bat la moisson au champ et fauche l’orge sur pied.
Celui-là, qu’il morde la terre, gifle les arbres et prenne les toits à rebrousse-tuile ; que le suivant torde la pierre et l’éparpille.
Plante, homme, roc ou bête, que faire (ni honte, ni rage ni bonté n’y peuvent mais) sinon qu’on s’arque boute.
A leurs cris on ne sait rien opposer de mieux qu’un silence.
Les cigales même arrêtent leur drôle de morse.
Les vastes bourrasques tirent les bras, claquent le torse, étouffent les mots au ras des bouches – à peu qu’elles dévissent les têtes.
La brute qui virevolte rabote le sol, terse le labour mieux qu’une charrue, épierre les talus, vole la terre à même le roc.
Et puis la rafale se fait risée, s’amollit et son grand cri retombe.
Alors dans le silence revenu on entend seulement entre les aubiers tremblants le petit chant de l’eau d’un ruisseau qui bruie.
Et, avant la prochaine bourrasque, le monde mis à nu par les grands vents retrouve souffle, croit renaître meilleur et même qu’il a changé : mais c’est tout juste s’il reprend son bruit.

Carnets paresseux


Texte associant deux "suites" mêlées :
Monde/morde/morse/torse /terse /terre
Monde/monte/ bonté/boute/brute/bruie/bruit

 Référence littéraire (première phrase) :

C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,
Qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,
En l’an de paille sur leur erre… Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants !
(...)

Saint-John Perse, Vents, Gallimard.

7 commentaires:

  1. Tu ne manques pas d’air…ni d'idées folles… et entremêlant deux vents contraires, tu nous fais valser le coq sur l’âne et le tout par-dessus les toits !
    Quel ouragan !
    J'en suis toute retournée ! :-)

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    1. c'est de la faute des "contraintes", je n'y suis pour rien :)
      au passage, tu as trouvé une belle illustration !


      ce qui m'épate, c'est que personne ne tique sur "terse" (je ne connaissais pas ce verbe là, moi)

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    2. Ben...je ne connaissais pas non plus, mais, dans le contexte, il passe bien...(terser = labourer pour la troisième fois)

      Par contre, y'a peut-être une petite erreur de conjugaison du verbe bruire ? (un ruisseau qui bruiT...?)

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    3. Oui, c'est ça le verbe bruire fait bien "il bruiT" au présent de l'indicatif et "qu'il bruisse" au subjonctif...et il est intransitif, donc on ne peut pas accorder le participe passé au féminin (bruie)

      Mais comme la moulinette te donne "bruie", et qu'elle a sans doute raison, je suis allée vérifier...
      C'est un autre verbe, beaucoup moins connu, le verbe "bruir" (sans "e"), qui, lui, est transitif, et qui veut dire "imbiber une étoffe de vapeur pour l'amollir" ou – plus ancien - "brûler, rôtir".

      https://fr.wiktionary.org/wiki/bruir

      "Une étoffe bruie"... ça doit donc exister !

      Vive le vieux français !!!

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    4. Jolie recherche ! Mais oups, je ne vais quand même pas tout reprendre pour passer un linge à la vapeur (paresseux, quoi !)
      tant pis, on dira que le vieux français accepte une orthographe un peu floue :)

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    5. Je suis d'accord...
      Et celui qui ne l'est pas...repassera ! ;-)

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  2. Le vent est vraiment un élément incroyable qui donne souvent de belles idées de textes !
    Le tien est très beau ...
    ( quant aux erreurs de conjugaison, je vous laisse entre expert(e)s ;-) ; c'est incroyable comme on en apprend encore tous les jours !!! merci ! )

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