Au vent de mars
Robert Doisneau Cycliste lanceur de tracts
Avec un timbre à la Pierre Palmade
Le matin commençait toujours avant moi. Et le vent de mars arrivait toujours avant lui.
Je savais que lui arrivait quand le gravier du chemin se mettait à parler. Un crissement bref, puis le petit soupir du frein, le tintement doux de la sonnette Saint Christophe. Dans mon quartier des années 2000, les pavillons retapés avaient chacun leur voix : une boîte aux lettres qui claque sec, une autre qui grince comme une vieille porte de grange, une troisième qui sonne creux. Lui, il les connaissait toutes par cœur. Il les faisait toutes chanter.
Le facteur.
Grand blond, charismatique, mèche souple à la Françoise Hardy, casquette légèrement de travers. Vélo noir un peu penché sur le monde. Et cette voix de fausset, claire, presque théâtrale comme un appel d’oiseau qui portait au-dessus des haies. On l’entendait saluer, blaguer, commenter la météo, dire à demain, parfois même chanter un bout de refrain. Il avait ce don rare : faire croire que la tournée était un théâtre ambulant et que chaque maison était une scène.
Je ne le voyais pas toujours, mais je l’entendais vivre. Je pouvais tracer son parcours à l’oreille.
C’était ça, sa présence : un son avant d’être un visage.
Il finissait presque toujours chez le père Roblin, dans la grande cabane de jardinier qui sentait la terre humide et la confiture maison. Un petit coup de gros plant bien frais, un rire, un silence complice. Rituel de fin de tournée. Partition quotidienne. À refaire le monde. On aurait pu régler une horloge dessus.
Puis le vent de mars passait, tournait, et avec lui, quelque chose changeait.
Pas brusquement. Pas tragiquement.
Juste… autrement.
Un jour, j’ai commencé à bricoler un flux RSS sur mon blog.
Je me revois, penché sur l’écran comme un marin amer sur une chaloupe à réparer. Avec des lignes de code à la place des mots. Des balises à la place des salutations. Un protocole à la place d’un visage. Le monde devenait un courant à flux continu : on n’attendait plus la lettre, on la syndiquait. On n’écoutait plus la voix, on surveillait un rafraîchissement automatique.
Et pourtant, je ne me suis jamais dit que c’était mieux ou pire.
Juste différent.
Le facteur avait un corps, une odeur de vent froid, une mèche blonde qui bougeait quand il riait. Le flux RSS, lui, avait la netteté d’un outil bien affûté. Pas de confiture, pas de détour, pas de gravier. Une information qui glisse, propre, rapide, sans bavure.
Parfois, quand une notification muette s’allume sur mon écran, je repense au bruit du vélo.
À la voix qui traversait le matin.
À la cabane du père Roblin.
À cette façon qu’il avait de porter les lettres comme on porte et confie des secrets.
Le vent de mars continue de souffler.
Il passe entre les lignes de code comme il passait entre les haies des jardins de mon quartier.
Il ne dit pas que c’était mieux avant.
Il dit que le RSS, au fond, c’est un facteur sans confiture.
Efficace.
Propre.
Et un peu triste.
Et il rappelle seulement qu’avant ça, il était un visage.
Le matin commençait toujours avant moi. Et le vent de mars arrivait toujours avant lui.
Je savais que lui arrivait quand le gravier du chemin se mettait à parler. Un crissement bref, puis le petit soupir du frein, le tintement doux de la sonnette Saint Christophe. Dans mon quartier des années 2000, les pavillons retapés avaient chacun leur voix : une boîte aux lettres qui claque sec, une autre qui grince comme une vieille porte de grange, une troisième qui sonne creux. Lui, il les connaissait toutes par cœur. Il les faisait toutes chanter.
Le facteur.
Grand blond, charismatique, mèche souple à la Françoise Hardy, casquette légèrement de travers. Vélo noir un peu penché sur le monde. Et cette voix de fausset, claire, presque théâtrale comme un appel d’oiseau qui portait au-dessus des haies. On l’entendait saluer, blaguer, commenter la météo, dire à demain, parfois même chanter un bout de refrain. Il avait ce don rare : faire croire que la tournée était un théâtre ambulant et que chaque maison était une scène.
Je ne le voyais pas toujours, mais je l’entendais vivre. Je pouvais tracer son parcours à l’oreille.
C’était ça, sa présence : un son avant d’être un visage.
Il finissait presque toujours chez le père Roblin, dans la grande cabane de jardinier qui sentait la terre humide et la confiture maison. Un petit coup de gros plant bien frais, un rire, un silence complice. Rituel de fin de tournée. Partition quotidienne. À refaire le monde. On aurait pu régler une horloge dessus.
Puis le vent de mars passait, tournait, et avec lui, quelque chose changeait.
Pas brusquement. Pas tragiquement.
Juste… autrement.
Un jour, j’ai commencé à bricoler un flux RSS sur mon blog.
Je me revois, penché sur l’écran comme un marin amer sur une chaloupe à réparer. Avec des lignes de code à la place des mots. Des balises à la place des salutations. Un protocole à la place d’un visage. Le monde devenait un courant à flux continu : on n’attendait plus la lettre, on la syndiquait. On n’écoutait plus la voix, on surveillait un rafraîchissement automatique.
Et pourtant, je ne me suis jamais dit que c’était mieux ou pire.
Juste différent.
Le facteur avait un corps, une odeur de vent froid, une mèche blonde qui bougeait quand il riait. Le flux RSS, lui, avait la netteté d’un outil bien affûté. Pas de confiture, pas de détour, pas de gravier. Une information qui glisse, propre, rapide, sans bavure.
Parfois, quand une notification muette s’allume sur mon écran, je repense au bruit du vélo.
À la voix qui traversait le matin.
À la cabane du père Roblin.
À cette façon qu’il avait de porter les lettres comme on porte et confie des secrets.
Le vent de mars continue de souffler.
Il passe entre les lignes de code comme il passait entre les haies des jardins de mon quartier.
Il ne dit pas que c’était mieux avant.
Il dit que le RSS, au fond, c’est un facteur sans confiture.
Efficace.
Propre.
Et un peu triste.
Et il rappelle seulement qu’avant ça, il était un visage.
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