vendredi 3 juillet 2026

JEU 120 : "Souvenir" - AlainX



Le souvenir lui revient de ce dimanche après-midi. Ils sont à la campagne en visite chez des amis de ses parents. Il s'ennuie. Il doit avoir sept ou huit ans. Les conversations « des grands », le dépassent. Sa mère s'en aperçoit. Il obtient la permission d'aller « jouer dehors », c'est-à-dire devant la maison, sur la large rue pavée en son milieu avec de chaque côté une large bande de terre battue. Sur l'une d'elles une fillette a tracé une marelle avec un bâton. En bas, un grand carré où est écrit « terre » en haut, une demi-lune avec le mot « ciel ». Entre les deux des cases numérotées de un à 10. Le garçon ne sait pas de quoi il s'agit. Il observe la fillette sauter de case en case, à cloche-pied, ou parfois les deux pieds joints, en marmonnant des mots qu'il ne comprend guère. Timide, il reste dans l'encoignure de la porte. Il préférerait être chez lui où il a ses habitudes de fils unique, ses jeux de solitaire et son sac de billes.
La fillette ne s'intéresse pas à lui, ne le regarde pas, comme s'il n'existait pas. Lui reste sans bouger, finit par rentrer, disant à ses parents : — Il n'y a personne dehors !
*



Les années ont passé. Énormément d'années. Il s'installe dans son jardin, sur une chaise longue. Ses rhumatismes recommencent à le faire souffrir. Il pense : — ça va passer, pas besoin de prendre un calmant.
Il regarde le ciel bleu et tout à coup une vision d'enfance surgit des années 1950, cette fillette et la marelle lui revient, comme un flash inattendu. Et le mot « ciel » écrit sur le sol, C'est si loin, si loin. Il essaye d'arrêter le temps, retenir l'instant, mais la vision s'estompe. Une pensée s'impose alors : 
— sur la terre comme au ciel.
Il ferme les yeux et voit le prêtre du catéchisme prononçant ces mots dans une prière à apprendre par cœur.
Est-ce que cela se passera ainsi lorsque la mort viendra frapper ? Être emmené un jour de la terre jusqu'au ciel, à cloche-pied sur le parcours d'une marelle qui sera son dernier voyage ?
Y aura-t-il quelqu'un là-haut pour l'accueillir ?
Peut-être son père, mort peu de temps après cette visite chez ses amis, où il y avait cette fillette qui allait de la terre jusqu'au ciel…
Il constate : — tout est écrit, finalement.




3 commentaires:

  1. Merci pour ce beau texte plein de sensibilité et de sens, Alain.
    Oui, il s'agit d'aller de la Terre au Ciel...
    On y va rapidement ou doucement, avec adresse ou en déséquilibre...
    et c'est seulement quand l'âge est venu et quand le "ciel" se rapproche
    qu'on se rend compte du chemin parcouru...

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    1. Merci pour ce beau commentaire empreint lui aussi de ta propre sensibilité.
      Ne nous précipitons pas trop toutefois. Entre La Terre et le Ciel il y a tellement de beauté à voir, respirer et traverser. (Bon, il y a aussi quelques horreurs, hélas).
      À l'âge qui avance, je préfère m'attarder à tout ce qui a réussi au long du chemin.
      Chez moi et autour de moi. Et le bilan n'est quand même pas si mauvais… !

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  2. On le dit, que tout est écrit, après, côté mort...... envie de dire qui mourra saura, amitiés JB

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