Février 2015
Julie, intermittente du spectacle, est au chômage depuis plus d'un an. Le groupe de spectacle vivant dont elle faisait partie s'étant récemment disloqué, elle a fini par se résigner à faire des ménages à droite et à gauche afin de boucler les fins de mois.
Avec une amie, elle vient juste de monter une petite boîte qui s'appelle "Différence propre".
Et ce vendredi, elle se rend, comme chaque jour, chez les De Vigny, pour entretenir le linge et la maison.
Mais en cette fin d'après-midi, elle est seule. Le couple sort.
Concert des Rolling Stones, au Stade de France, lui ont-ils dit, avant de lui laisser les clés.
Ah, les veinards, pense-t-elle...je rêverais d'y être.
Elle parcourt rapidement la pièce du regard : elle voit la montagne de vaisselle entassée dans l'évier...les fenêtres sales, l'énorme pile de linge et, avant même de s'y mettre, se sent déjà découragée. Par quoi commencer ? Elle hésite un instant.
Puis, machinalement, elle commence par remplir la gamelle du chat...qui, affamé, se précipite à toute vitesse sur les croquettes. Juste à côté, perché au sommet de sa cage, le cacatoès, surpris, se met à pousser une série de cris stridents...et répétitifs.
- C'est qu'il a du rythme, l'oiseau...pense Julie.
Elle lui jette une poignée de cacahuètes pour le calmer puis va chercher la planche à repasser dans la pièce du fond. Quand elle revient, le petit perroquet se remet à crier : « ah-yai-yah , ah-yai-yah, ah-yai-yah"...
Pour rire, Julie s'assied alors sur une chaise et se met à plaquer quelques accords imaginaires, comme du temps où elle pratiquait l'"air-guitar" avec ses amis. Et sur le rythme donné par le cacatoès, elle entame une chanson endiablée...en anglais.
Quand elle rouvre les yeux, deux minutes plus tard, elle croise le regard courroucé de Madame de Vigny, debout dans l'entrée.
- Eh bien, je vois que vous êtes en plein travail, ma chère. Mick Jagger étant aphone, le concert a été annulé à la dernière minute. Nous étions très déçus, mais finalement, cet incident est salutaire : il nous aura permis de voir votre sérieux et votre application à la tâche. Désolée, mais vous allez devoir me rendre votre tablier... enfin, si vous en avez un, ce dont je doute fort. Charles, tu es de mon avis, n'est-ce pas ? Nous ne pouvons pas garder Mademoiselle à notre service ?
Charles, qui vient d'entrer à son tour, opine doucement du chef. Son épouse a certainement raison. Surtout quand il s'agit de ménage, un sujet dont il préfère ne pas se mêler.
Julie attrape son manteau et sort sans un mot. Que pourrait-elle dire ? Elle connaît les exigences de ses patrons et peut comprendre que son attitude "rock'n roll" soit problématique pour eux. Elle n'a pas de chance, voilà tout. D'ailleurs, on est un vendredi treize...tout s'explique.
Arrivée chez elle, elle ouvre son ordinateur et consulte son blog d'écriture : elle lit quelques textes...qui la font sourire et lui font oublier un peu ses déboires.
" Cacoëthes musicae" aurait dit mon prof de latin, qui était aussi...prof de guitare. Ah, ce fichu désir irrépressible de musique...il m'a déjà joué bien des tours. "
Puis elle avale une petite soupe et va se coucher tôt. Pas question de ruminer ou de se morfondre. Demain est un autre jour...
Le lendemain, vers midi, son téléphone sonne. C'est Pierre, l'un de ses anciens compagnons de troupe, reconverti dans les comédies musicales. Il lui demande si elle est libre dans les prochains jours.
- Ah oui, tout à fait libre, répond-elle.
- Super ! J'ai une proposition à te faire : l'une de nos comédiennes vient de tomber malade et nous cherchons quelqu'un pour la remplacer. Il faut savoir chanter, bien sûr...ça te dirait ?
- Si ça me dit ? En toute sincérité, je n'attends que ça ! Merci ! Merci !
- Ravi de voir que ton enthousiasme est intact ! Et tant qu'on y est, j'ai aussi une deuxième demande...tu es dispo, ce soir ? On pourrait manger ensemble, tu sais, dans ce petit resto qu'on aimait tant...
Julie, tout en jubilant intérieurement, se souvient alors que, par une étrange ironie du calendrier, ce mois-ci, le vendredi treize tombe la veille de...la Saint-Valentin !
Incroyable ! Un timing parfait !
Bon, je vous épargne les détails, mais l'histoire se termine bien, très bien même.
Si bien que le dimanche, Julie, reconnaissante, et encore "sur un nuage" décide de lancer un nouveau jeu sur son blog. Vous le connaissez bien : ça s'appelle l'"Agenda ironique"...
Et voilà : aujourd'hui, onze ans plus tard, Pierre et Julie promènent leur amour et leur talent de salle de spectacle en salle de spectacle...tandis que le jeu, lui aussi itinérant, caracole toujours de blog en blog...pour notre plus grand plaisir.
La Licorne
.
Texte écrit à la fois :
"La femme de ménage"
Il s'agissait de placer les mots suivants :
Sincérité, hésiter, salutaire (s), parcourir, certainement,
sommet(s) , problématique(s), exigence(s), intact(s, es)), fenêtre (s)
qui nous demandait d'imaginer (de manière libre et ironqiue)
la genèse de l'AI
et de glisser dans le récit les mots suivants :
"cacoëthes", "cacatoès" et "cacahuète(s)"


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