vendredi 16 septembre 2016

JEU 21 : Façon Rimbaud




L’arche ivre 

Moi Noé, je voulais me voir dans la bible,
Je me suis efforcé de devenir bateleur :
Des animaux pour une armada invincible,
Je les ai convaincus sur un ton enjôleur.

Conscient de la rareté de cet aréopage,
Je mélangeais  flamants roses et faucons maltais.
Quand mes fils descendirent des doux alpages,
Nous embarquâmes avec les vaches qui meuglaient.

Quand les cordes du bord furent désamarrées,
Je tressaillis sous le roulement des éléphants,
Je frémis, encourageant la lune et ses marées
Pour que les pachydermes dorment comme des faons.

Le déluge mit à l’épreuve les couples légitimes.
Fragiles comme porcelaine, ils regardaient les hublots
Le roulis provoqua malaise et tout le toutim,
Quarante jours et nuits, ils devinrent bien falots !


Salée la mer nous infligea de cruelles morsures,
L'eau verte s’infiltrait, poudre de perlimpinpin
Les lagomorphes devinrent fous de leurs blessures
Serrés sans pouvoir se reproduire, pauvres lapins.

Ainsi nous voguions tels des guêpes qui essaiment
Portés par les eaux de l’océan fluorescent,
Ivres de couleurs, de sons, d’odeurs, de bohème
Ebahis,  le soleil nous manquait incandescent.

Que penser des rugissements et des soupirs ?
La ronde patiente,  vigilante des vautours,
Puis plus lancinant que  le chant de l’oiseau-lyre,
Retentit le caquètement de la basse-cour !

Je tendis le poing et lâchai une colombe
Et guettai craintif et à la fois plein d’espoir,
L’horizon  pourpre  avant qu’il ne succombe,
Et j'ai cru qu’il allait s’arrêter de pleuvoir !



Le scorbut rendit les animaux squelettiques,
Les jambes des girafes enflaient et flageolaient.
Pareils à des pantins démembrés, les moustiques
Voletaient comme des fantômes désemparés!

J'ai embrassé l’aurore verte évanouie,
Encensé les animaux avec des mots flatteurs,
Nous allions retrouver bientôt les terres enfouies,
Oh la la, je ne me savais pas si bon acteur

Mon amie réussit à éviter une mutinerie
Les animaux ballotés étaient dépressifs
Malgré ses arguments la rusée otarie
Voyait l’Arche partir en lambeaux successifs !

J'ai décidé d’utiliser un puissant insecticide
L’équipage, devenu fou, réclamait poules au pot.
Hallucinations collectives, 16 pattes par arachnides
Sous le ciel trempé, tous travaillaient du chapeau.


J'ai vu un chat poète s’essayer au Parnasse
Il déclamait des vers français peu ragoûtants
Me cherchant des poux dans la tignasse,
J’essayais de m’éloigner clopin clopant !

Trempé, je donnai mon canot pour une fournaise !
Sur les mâts de l’arche frappaient les embruns
Des serpents-liane me donnaient malaises
Et m’incitaient à rendre mon repas prochain !

J'aurais voulu griller quelques dorades
Qui dans les flots  nous suivaient en chantant.
Des effluves à mon nez battaient la chamade
J’évitais une dernière vague le navire accostant

Un jour, apercevant  une frêle amazone,
Dont les doux yeux me séduirent  comme un hibou
J’enjambais la rambarde, foutues hormones
Dans l’océan je finis ma vie.... tel un caillou
.

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3 commentaires:

  1. Whaouh !
    Voilà de la poésie épique...
    C'est magnifique !
    On se laisse emporter, on vit les tribulations de l'équipage (on en a presque mal au coeur d'ailleurs) et on se demande bien, à la fin, où ira s'échouer ce bateau ivre...sans capitaine !

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  2. Un beau tour de méninges, le défi habilement relevé!
    Et une fin abrupte. Pauvre Noé!
    Bravo,
    Michelle

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