vendredi 17 avril 2026

JEU 117 : "Confusion" - Lilousoleil

 



Confusion


Dans le café aux murs pâles, elle était assise comme une image figée dans le temps, un

 chapeau légèrement incliné sur la tête, une tasse délicatement tenue entre ses doigts. Tout en

 elle semblait à sa place — trop à sa place, peut-être.

L’homme entra sans vraiment regarder. Il avait cette manière étrange de percevoir le monde,

 comme si les choses n’étaient que des formes à assembler, des objets à classer. Il balaya la

 salle du regard, s’arrêta un instant sur elle… puis détourna les yeux.

Il s’approcha.

Pardon, dit-il doucement en tendant la main.

Elle leva les yeux, surprise, mais avant qu’elle n’ait le temps de répondre, il attrapa son

 chapeau. Enfin — ce qu’il croyait être son chapeau.

Ses doigts effleurèrent ses cheveux, puis sa tempe. Il fronça les sourcils, perplexe, comme si

 l’objet refusait de se laisser saisir correctement.

Étrange, murmura-t-il. Ce chapeau est… chaud.

Elle resta immobile, une seconde, deux secondes. Le monde sembla suspendu entre deux

 interprétations possibles : l’erreur ou la folie.

Monsieur, dit-elle enfin, d’une voix posée, je crains que vous ne confondiez.

Il recula, soudain déstabilisé, regardant sa main comme si elle venait de le trahir.

Je… je pensais…

Mais il ne termina pas. Car ce qu’il voyait ne correspondait pas à ce qu’il comprenait. Pour

lui, les visages étaient des formes floues, des ensembles incohérents. Les objets, eux, avaient

 une logique rassurante.

Elle, en revanche, n’était pour lui qu’un contour élégant, surmonté d’un accessoire.

Vous prenez peut-être trop de choses pour ce qu’elles ne sont pas, ajouta-t-elle doucement.

Il la regarda de nouveau, plus longtemps cette fois. Quelque chose semblait changer dans

 son regard, comme un effort douloureux pour dépasser la surface.

Et vous, demanda-t-il, n’êtes-vous jamais prise pour autre chose ?

Elle esquissa un léger sourire.

Tous les jours.

Un silence s’installa. Puis il hocha la tête, lentement, comme s’il venait d’apprendre une

 vérité simple et immense.

Il s’excusa, maladroitement, et s’éloigna.

Elle reprit sa tasse, mais ne but pas. Elle regardait la porte par laquelle il était sorti, songeuse.

Car au fond, pensa-t-elle, il n’était peut-être pas le seul à confondre les êtres avec des objets

. Certains regardent sans voir. D’autres voient sans comprendre.

Et parfois, il suffit d’un chapeau — ou d’un visage — pour révéler à quel point le monde

 peut nous échapper.


Lilousoleil





1 commentaire:

  1. Alors, là, chapeau, Lilou !
    On est très proche de la thématique du livre proposé !
    Oui, certaines "folies" nous renvoient aux nôtres : si l'on percevait à quel point nous sommes "objectivés" dans le regard de certains...nous serions sans doute aussi "dérangés" qu'en regardant un monsieur saisir un couvre-chef imaginaire !
    Merci à toi !

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