jeudi 18 juin 2026

JEU 119 : "Lettre à une inconnue" - AlainX





Je ne connais ni ton nom, ni ton visage. Pourtant, ce soir, c'est à toi que j'écris.
Il est plus facile de se confier à une étrangère qui passe et qu'on invente. Elle ne me jugera pas, et quoi qu'il en soit, ça restera entre nous, puisque je t'invente.
Tu recevras simplement mes mots, comme la mer reçoit les rivières. Tout se mélangera, deviendra indifférencié, noyé et bientôt englouti.

J'ignore où tu vis. Cependant je te désire parisienne. Pas bien loin des quais de Seine. Tu deviendras écrivaine, je le veux. Tu le seras. Ta petite machine à écrire sur les genoux, assise sur le pavage du quai, tu tapotes et tapotes encore, inventant le chef-d'œuvre que des millions de personnes s'arracheront.

Peut-être que cette lettre ne te trouvera jamais. Elle croupira au fond de ta boîte aux lettres, déjà débordante d'autres inconnus. Dommage, car je connais des éditeurs auxquels j'aurais pu te présenter.

Aujourd'hui je me sens transparent. J'erre dans les rues, personne ne remarque ma présence, pas plus que la tienne. Nous sommes absents toi aussi bien que moi. Pourtant il suffirait d'un sourire échangé avec une présence inconnue pour illuminer les alentours d'un rayon de soleil, et plus loin un parfum rappellerait une enfance qui nous tendrait encore la main.

J'espère que, lorsque tu liras ces lignes, une période plus douce que la mienne déploiera au fond de toi un bonheur mérité. Et si ce n'est pas le cas, alors nous aurons au moins partagé quelque chose : quelques minutes d'une même solitude.

Il est étrange de penser que deux personnes qui ne se rencontreront probablement jamais peuvent être reliées par une simple feuille où s'écoule mon écriture. Ceci par ma seule volonté. Il faudrait que les humains prennent plus conscience de la puissance réalisatrice qu'ils portent en eux sans en être imprégnés suffisamment. Alors toute l'humanité en serait transformée définitivement.

Évidemment, quand tu me liras tu penseras que tout cela est totalement inventé. Et pourtant tu constateras que tu es en train de lire et donc que tu es bien vivante.

Comme j'aimerais que tu m'en apportes la preuve ! Tu n'imagines pas le bonheur intense que cela me procurerait.

Alors, je t'en supplie, si tu as un peu de bonté en toi, réponds-moi vite.

Moi, pour toi.






1 commentaire:

  1. Beau et touchant...
    Comme une "lettre à la mer" qui espère trouver une destina-terre...
    Tu dis tellement bien la beauté des amitiés épistolaires.
    Bises amicales.

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