La Lettre Incinnue du Vert-Galant
(oui, incinnue, parce qu’à Paris
même les fautes de frappe AZERTY ont du panache)
Paris, un été qui hésite entre exister et s’effacer.
Sur le quai du Vert-Galant, elle s’installe.
La Seine s’indiffère.
Machine à écrire posée comme un animal nerveux.
Pavés qui font mal aux fesses mais bien au cœur.
Un pigeon l’observe avec l’air d’un fonctionnaire en fin de carrière.
Le décor est prêt.
Elle veut écrire une lettre inconnue.
Pas une lettre d’amour. Trop fragile.
Pas une lettre de rupture. Trop déjà fait.
Non.
Une lettre pour quelqu’un qui n’existe pas encore.
Ou qui existe ailleurs. Ou qui existe, mais pas encore pour elle.
Bref : une lettre au destin, version papier.
Elle tente :
« Cher… »
Rature.
« Mon cher… »
Re-rature.
La page ressemble déjà à un rapport administratif après explosion.
Plus loin, un vieux pêcheur ne pêche rien mais persévère.
Le pigeon, lui, prend des notes mentales.
Elle soupire.
Puis écrit :
« À l’incinnue. »
Elle relit.
Ça lui plaît.
Parce qu’on écrit parfois mieux à quelqu’un qu’on ne connaît pas.
Et qu’on se connaît un peu mieux en retour.
Alors elle déroule tout :
ses rêves, ses peurs, ses projets,
les nuages de juillet qui ne ressemblent jamais à ceux de juin,
et même cette habitude de parler aux objets quand personne ne regarde.
La lettre devient longue.
Trop longue.
Même la machine semble penser :
« Ma grande… respire. »
C’est alors qu’arrive un vent parisien.
Un vent qui critique sans prévenir.
La lettre s’envole.
Elle bondit.
Trop tard.
Le papier traverse le quai, évite un chien,
frôle un cycliste, puis finit dans le bec du pigeon.
Le même.
L’inspecteur.
Le professionnel.
Il s’envole.
Elle court.
Le pêcheur commente :
– Celui-là va encore distribuer le courrier sans être payé.
La lettre disparaît dans Paris.
Fin.
Ou presque.
Trois mois plus tard, une enveloppe arrive.
Sans expéditeur.
Elle l’ouvre.
Son cœur improvise un solo de batterie.
« Chère incinnue,
Votre pigeon travaille très mal.
Il a perdu votre troisième page dans un marronnier
du boulevard Saint-Germain.
Heureusement, j’ai retrouvé les autres. »
Puis :
« Puisque vous m’avez confié vos rêves,
je vous confie les miens. »
Douze pages.
Treize avec les post-scriptum.
Les grandes histoires commencent souvent
par une erreur de distribution.
Pendant un an, ils s’écrivent.
Jamais de nom.
Jamais de photo.
Seulement des lettres.
Deux inconnus qui apprennent
à se reconnaître sans se voir.
Puis vient le jour de la rencontre.
Au Vert-Galant.
Évidemment.
Elle arrive.
Elle attend.
Un homme approche.
Ils se regardent.
Sourient.
Hésitent.
Puis éclatent de rire.
Parce qu’entre eux se tient déjà quelqu’un.
Le pigeon.
Le même.
Plus gros.
L’air satisfait.
Comme un notaire venu réclamer ses honoraires.
À sa patte pend une étiquette :
« Service des Lettres Inconnues. »
On raconte qu’ils vécurent heureux.
On raconte aussi que le pigeon continua longtemps
à transporter les messages des amoureux du quartier.
Les historiens contestent.
Les pigeons refusent de commenter.
Le Vert-Galant garde le secret.
Mais certains soirs d’été,
quand le vent soulève les feuilles au bord de la Seine,
on croit entendre le tak-tak-tak d’une machine à écrire.
Ou simplement un pigeon qui travaille.
Ce qui, à Paris, revient parfois au même.
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