Consigne du jeu ICI
Quant à l'épisode antérieur de ce grand "feuilleton krapovien", il est LA...
Bonjour tristesse
Parfois on éprouve le besoin de fuir, de s’échapper, de se perdre.
C’est
ce qui était arrivé à Odilon et Céleste, le chauffeur et la bonne à
tout faire de Marcel P. Sur cette situation inconnue dont l’ennui
certain et la douceur supposée l’indisposaient franchement, celui-ci
hésitait à apposer le nom, le beau nom grave de «Congés payés». C’était
pourtant bien le cas et à la suite du «troc» négocié avec le couple
d’employés, ils étaient partis, le laissant seul dans l’appartement du
boulevard Haussmann. Seul ou à peu près.
Marcel,
bon prince, leur avait prêté sa voiture et eux lui avaient confié la
cage de leur canari, à charge pour lui de nourrir le volatile pendant
une semaine.
Le
premier matin, une fois le lit défait, l’asthmatique aux longues
phrases n’avait pas voulu montrer à l’oiseau qu’il avait des bleus à
l’âme mais Caliméro – quel nom idiot ! –, le doux oiseau de la jeunesse,
avait bien perçu qu’un orage immobile menaçait, qu’un certain sourire
crispé déformait quelquefois le visage de l’écrivain et c’était là le
signe qu’un chagrin de passage envahissait l’appartement. Les
domestiques manquaient au maître qui ne comprenait pas cet abandon
imprévu de leurs rituels communs et ce uniquement pour s’en aller
chercher sans lui à St-Tropez un peu de soleil dans l’eau froide. Et ce
piaf à nourrir c’était en quelque sorte l’écharde de trop dans le
contrat. Avec un canari il fait beau jour et nuit, dit-on. Celui-ci ne
chantait pas, celui-ci ne sifflait pas : Caliméro tirait la tronche lui
aussi.
La
cohabitation des deux protégés de Céleste ne dura du reste que deux
jours. Au matin du troisième Marcel était sur le trottoir en bas de chez
lui avec une petite valise et la cage de Caliméro dans laquelle –
bonheur, impair et passe – on avait l’impression que «faites vos jeux !»
rien n’allait plus. Avec quoi le canari avait-il joué à la roulette
russe, à quel barbiturique devait-il son coma bizarre ? La bête était
allongée au fond de la cage, l’œil étrangement ouvert fixant à travers
les barreaux les merveilleux nuages de l’été 1954 mais la garde du cœur
vivant de l’oiseau par Marcel semblait bien avoir tourné court : plus
question pour l’organe vital de battre la chamade eût-on dit.
***
Bien
sûr, depuis l’histoire de l’Aronde 54 et les entreprises
érotico-farcesques d’Odette Dejeux, Marcel se méfiait des femmes au
volant mais là il y avait urgence : il fallait rendre Caliméro à Céleste
A. dont le rire incassable venait à bout de tout problème. Qui plus
est, en matière de science vétérinaire, elle était la sentinelle de
Paris, capable de soigner toute fièvre, de ranimer le cheval évanoui
avant qu’il ne fît le régal des chacals. Elle seule eût pu, à l’instar
du père d’Odette D., extirper une molaire au lion de Belfort s’il eût
seulement souffert d’une rage de dents au lieu de faire le fier dehors.
Comme
Odilon n’était plus là pour le véhiculer, il avait eu recours aux
ami·e·s automobilistes et son chauffeur du jour qui se garait justement
là devant lui n’était autre que la princesse Valentine de Sagan,
l’épouse du prince «caracollant». Les Sagan étaient de toutes les
premières, de tous les bals, de toutes les fêtes, du tout Paris aimant,
du tout Paris dément et le couple l’avait pris en amitié. Marcel avait
droit aux petites tapes derrière l’épaule de la part de Maurice qui le
surnommait par moquerie «Le gigolo» tandis que Valentine lui confiait,
quand ils se voyaient seul à seule, le récit des chassé-croisé de ses
relations saphiques ainsi que d’autres secrets d’alcôve et d’alcools
contre lesquels elle n’avait absolument rien. Elle et lui, finalement,
étaient devenues «de très bonnes copines» de cheval car elle faisait
aussi de l’équitation.
Voilà
pourquoi il monta bien plus rassuré que la dernière fois dans ce petit
bolide, une Jaguar de type E, que la Sagan conduisait toujours les pieds
nus. Moyennant quoi, une fois quittée la capitale, il serra les fesses
tout le temps que dura le voyage. La jeune femme un peu garçonne avait
un profil perdu de pilote automobile italien et, telle Fangio, ne
conduisait jamais en dessous de 160 kilomètres à l’heure. Sur cette
belle nationale 7 « que l’on soit quatre cinq six ou sept, qu’on aille à
Saint-Trop’ ou à Sète » que Charles Trénet chanterait et enregistrerait
un an plus tard, il avait souvent vécu l’enfer pour ne pas mettre pied à
terre et se faire traiter de « poulette mouillette ».
**
Nous
n’utiliserons pas les faux-fuyants habituels. La nuit que Marcel et
Valentine passèrent dans la maison de Raquel Véga fut une de ces nuits
d’ivresse et de folie qui font la renommée de la Riviera française. Il
est des parfums qui ne trompent pas et celui de l’opium dans ce bal
costumé, la vue des poudres blanches et des verres coolorés – ce n’est
pas un néologisme, c’est une faute de frappe bienvenue - emplis de
cocktails étranges, l’alcoolisme et le désir d’éclate de tous ces
fêtard·e·s déguisé·e·s laissaient à penser de façon sûre qu’on
pratiquait ici les toxiques au premier degré.

Dans
la bousculade des plateaux à petits fours et des coupes de champagne
entrechoquées Marcel P., déguisé en bonne sœur à cornette et trimballant
toujours la cage de l’oiseau moribond pour lequel il se faisait un sang
d’aquarelle, avait eu droit aux confidences d’une licorne rose.
-
Car que cherchons-nous ici, sinon à plaire ? disait-elle. Je ne sais
pas encore si ce goût de conquête cache une surabondance de vitalité, un
goût d’emprise ou le besoin furtif, inavoué, d’être rassuré sur
soi-même, soutenu. Pourquoi il ne bouge plus votre petit oiseau ?
- Je crois qu’il dort. Le voyage en Jaguar a dû le fatiguer. Vous a-t-on déjà dit que vous avez des yeux de soie ?
-
Oui ! On me le dit souvent et j’adore passer des nuits de satin blanc.
Seriez-vous l’heureux propriétaire d’un château en Suède, ma soeur ?
J’ai toujours rêvé de visiter la Suède avec des chaussures bleues et la
bénédiction de la religion.
Plus
loin la robe mauve de Valentine avait fait beaucoup d’effet à une jeune
Lucrèce Borgia déjà bien pulpeuse. La femme fardée, vêtue d’un costume
de diable rouge bien qu’elle ne fût pas belge, lui avait confié qu’elle
était actrice de cinéma et qu’elle tournait actuellement avec Jean
Marais dans un film de Marc Allégret dont le titre serait « Futures
vedettes ».
Au
fur et à mesure qu’avançait la nuit des couples improbables se
faisaient et se défaisaient, s’éclipsaient parfois dans des chambres
derrière un écriteau « Ne pas déranger » et d’où s’échappaient souvent
quelques cris étouffés, on sait se tenir, quand même, même quand on se
lâche.
On
put croiser ainsi une carpe et un lapin, une Castafiore et un marin
doté d’un anneau à l’oreille, un clone de Landru avec une Piaf minuscule
dont la petite robe noire toute simple avait su allumer le cœur et
chauffer les sens du bonhomme car ils partirent tout de suite après
terminer la nuit dans le foyer du monsieur.
Valentine
avait disparu elle aussi avec sa Lucrèce-Brigitte. Etaient-elles allées
prendre sur le coup de minuit un bain de lait d’ânesse ou
jouaient-elles quelque part dans la grande villa au jeu de la bête à
deux bardots ? C’est toujours ce qui se passe chez Bellini quand la
Norma drague, non ? De guerre lasse Marcel, un poil éméché et plutôt
barbouillé de mélanges divers et de tristitude d’été, finit sa nuit dans
la Jaguar en racontant à Caliméro des fadaises de ce genre-ci :
-
La netteté de mes souvenirs à partir de ce moment où je trempe ma
madeleine dans le thé m'étonne. J'ai acquis une conscience plus
attentive des autres, de moi-même. La spontanéité, un égoïsme facile ont
toujours été pour moi un luxe naturel. J'ai toujours très bien vécu
comme cela. Or, voici que depuis trois jours ta présence m'a assez
troublé pour que je sois amené à réfléchir, à me regarder vivre. Je
passe par toutes les affres de l'introspection sans, pour cela, me
réconcilier avec moi-même. Ce sentiment de la mort du travail est bête
et pauvre, comme ce désir de séparer les maîtres et les domestiques est
féroce. C’est vraiment une connerie, ces «congés payés» ! Pourquoi pas
bosser trente-cinq heures par semaine et avoir la retraite à soixante
ans pendant qu’on y est ? Bonjour, tristesse des temps nouveaux ! Enfin,
s’il faut être absolument moderne, comme a dit je ne sais plus qui,
n’attendons pas ! Dans un mois, dans un an, il sera trop tard. De toute
façon, c’est là et bien là ! Las et bien las !».
Après quoi il s’endormit.
***

Le
lendemain matin, tout courbatu, sans se soucier de retrouver Valentine
et Brigitte qui avaient dû filer sur une plage abandonnée ramasser
coquillages, crustacés et bribes du parfait amour, il prit son
petit-déjeuner dans un bistrot du port où l’on ne s’étonna pas plus que
ça, avec tous ces fadas de Parigots qui débarquaient l’été, de servir
des croissants et du thé à une bonne sœur à moustache, dotée d’une cage à
serin, et qui réclamait des madeleines. Serein, on le restait toujours
dans ce troquet même si, certains jours, l’envie ne manquait pas au
patron d’inscrire du meurtre à la carte des plats servis !
Comme
il ne possédait pas l’adresse ici d’Odilon et Céleste il passa à
l’Office des maisons louées où il fit chou blanc. Il traîna dans les
rues du village de pêcheurs, flâna dans les boutiques de mode, revint
poser au marbre de la table en terrasse du bistrot des cartes postales
qu’il entreprit de remplir en sirotant un nouveau thé.
Exécuter
ce cérémonial avait pour objectif de retrouver les petites musiques des
scènes qu’il avait vécues depuis qu’il avait quitté Paris. Les violons
parfois s’envolaient dans les aigus pour souligner le passage au-dessus
de la Loire et Valentine qui avait klaxonné tout le long du pont de
Nevers pour marquer sa joie d’être libre, jeune et heureuse. Un piano
dans l’herbe évoquait de façon joyeuse le restaurant «Les Routiers» où
ils avaient déjeuné, tels des nobles s’encanaillant, en compagnie de
camionneurs baraqués ; du pauvre, forcément, le piano, avec des
bretelles et des boutons pour soutenir le pantalon en accordéon. Un
quatuor de clarinettes rappelait le jeu des quatre coins du cœur – et du
cul ! – dans la maison de Raquel. Une flûte élégante et solitaire
illustrait un certain regard tendre de la Licorne aux yeux de soie. Et
puis, bien sûr, le silence au bas de la carte – un soupir, ça allait de
soi ! – pour y écrire, avant de signer « Avec mon meilleur souvenir et
toute ma sympathie ».
***

Et
puis le miracle des retrouvailles eut lieu. Sur le coup d’onze heures
il se rendit à la plage où il y avait un monde fou. Il ôta ses souliers
et ses chaussettes pour marcher pieds nus sur le sable au milieu des
enfants, des ventres rebondis, des parasols, des coups de soleil, des
ballons, des jeux de jokari et sa silhouette de bonne sœur à cornette
devait, de loin, apparaitre aussi reconnaissable, incongrue et
remarquable que celle de mon oncle Hulot, le fumeur de pipe à chapeau,
sur la plage de Saint-Marc-sur-Mer.
Céleste
et Odilon qui se chahutaient comme des mômes autour d’un matelas
pneumatique Fina furent évidemment bien surpris de s’entendre héler par
cette religieuse austère qui jurait dans le paysage en agitant une cage à
oiseaux au-dessus de sa cornette. Intrigués ils sortirent de l’eau et
s’approchèrent de la jaune laide nonne qui criait «Help !».
- Monsieur Marcel ? Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous avez viré travelo ?
- C’est à cause de l’oiseau. Il s’est réfugié dans le fond de la cage et il ne bouge plus.
-
Et vous avez fait le voyage de Paris uniquement à cause de ça ? demanda
Odilon. Peut-être bien qu’il est tout simplement crevé !
-
Il n’y a pas de raison. Le voyage a été calme. La princesse de Sagan
n’a pas conduit trop vite. Elle n’a jamais dépassé le 160 kilomètres à
l’heure.
- 160 ? Il a dû faire une crise cardiaque dans un virage, voilà tout !
- Faites voir la cage, ordonna Céleste.
Elle
ouvrit la porte de la petite prison, saisit le corps de Caliméro mais
celui-ci se mit à battre des ailes, à voleter vers la sortie, empli de
la joie d’entendre à nouveau la voix de sa maîtresse. Il trouva même le
moyen de calter à l’air libre et d’aller se percher sur l’une de ses
épaules afin de lancer des trilles énamourés aux oreilles recouvertes
d’un bonnet de bain en caoutchouc blanc de Céleste.
Marcel
restait abasourdi par ce passage de la catalepsie à un excès contraire
mais finalement il était tout heureux de ce rendez-vous manqué de
l’animal avec la mort.
***
Sur
la route du retour, enfin débarrassé de son déguisement de nonnette en
cornette et de l’oiseau capricieux qu’il avait laissé à ses maîtres
après le repas au restaurant, il confia à Valentine disparue puis
retrouvée ses sentiments intimes.
-
Finalement, les oiseaux ne sont pas des cons. Celui-là a réussi à me
manipuler et il s’est retrouvé là où il voulait aller, auprès de sa
maîtresse, en vacances, à danser le twist à Saint-Tropez.
-
Peut-être ! Peut-être, Marcel ! répondit la princesse de Sagan
tellement plongée encore dans les brumes de l’alcool, l’ivresse des
drogues et le souvenir de l’amour d’une seule nuit que par prudence elle
ne roulait plus qu’à 140. Mais peut-être que les oiseaux sont des cons
quand même : tu viens sans doute de faire la connaissance d’un canari
homophobe !
Cela
laissa Marcel muet jusqu’à ce moment du putain de camion où la
conductrice dut faire une embardée afin de l’éviter et où la voiture
finit sa course folle contre un platane (What else, in France ?).
Là il cria et se redressa en sursaut sur son lit. Il alluma sa lampe de chevet et lut «4 h 47» à sa montre.
A
moitié soulagé, il remit le drap sur sa cage, s’agrippa des deux pattes
au barreau et se rendormit tout heureux d’avoir survécu aussi au pire
dans cet univers-là. Pour un peu il aurait siffloté la berceuse de
Brahms dont il ne savait pas s’il l’aimait ou pas. Mais son organisme
préféra ronfler comme un moteur de Ferrari.
Joe Krapov